Harry Kandel (1885-1943): un klezmer à Philadelphie

  Dans ma série sur les klezmorim de l’ère de l’immigration, inaugurée avec le tsimbaliste Joseph Moskowitz, je vous propose de découvrir un autre acteur de la production et de la diffusion du klezmer aux Etats-Unis. Clarinettiste, chef d’orchestre, compositeur, Harry Kandel apporte une contribution colossale à l’édifice de la culture yiddish américaine et compte parmi les pionniers du klezmer moderne. Sa vie et sa carrière, riches en péripéties, racontent l’histoire d’une destinée musicale exceptionnelle.

Il est né en 1885 à Lviv (Ukraine), à l’est de la frontière polonaise. Son père, marchand d’antiquité,  aura remarqué son aptitude et sa curiosité pour  la musique et décide de l’envoyer au conservatoire d’Odessa. Il y reçoit une formation classique, est initié à la clarinette, au saxophone et à la conduction d’orchestre. Adolescent, la conscription obligatoire le force à entrer dans l’armée du Tsar Nicolas II. Mais son instruction musicale lui accorde deux privilèges : celui d’intégrer un orchestre militaire, et celui de pouvoir quitter rapidement l’armée.1

Avant d’avoir vingt ans, il visite Paris et Munich et s’installe à New-York en 1905. Il commence par jouer sur un circuit de vaudevilles qui traverse les États-Unis avec The Keith Orpheum Orchestra, puis avec The Great Lafayette Band. En 1906, il déménage  à  Philadelphie où il deviendra, en quelques années, le pilier du klezmer. Avant cela, il est encore clarinettiste dans les orchestres de styles militaires conduit par John Philip Sousa (1854-1932), célèbre compositeur et chef d’orchestre américain.2

Harry Kandel lettre N°2

Il travaille ensuite brièvement avec l’orchestre d’un théâtre yiddish, The Arch Street Theater, mais cette fois en tant que chef d’orchestre. Il réalise finalement son ambition de créer sa propre formation, le Harry Kandel’s Famous Inlet Orchestra, qu’il dirige dans les cabarets d’Atlantic City. En 1910, il ouvre un commerce dans le sud de Philadelphie : The People’s Talking Machine Company, dans lequel il vend les produits du label Victor (partitions, vinyles, phonographes).

Dans sa joute avec Columbia Records et en réponse aux succès d’Abe Schwartz (1881-1963), violoniste et compositeur, Victor propose à Kandel d’entrer dans ses studios pour diriger des orchestres de musique yiddish. Entre 1917 et 1927, il enregistre quatre-vingt-dix morceaux de klezmer, dont beaucoup appartiennent désormais au noyau central du répertoire (Odessa Bulgarish, Di Mame iz gegangen in Mark Arein, Roumanian Doina, Khosn Kalle Mazel Tov, Mekhutonim Aheym).

Harry Kandel se produit souvent avec des musiciens qui rivalisent de talent, comme Itzikl Kramtweiss (clarinette), Israël Chazin (flûte et piccolo) et Kol Katz (saxophone). Entre 1921 et 1924, Victor conserve une exclusivité implicite mais Kandel enregistre avec des labels concurrents (Okeh et Brunswick). Il dépose les droits d’une vingtaine de ses compositions et arrangements (B’royges tants, Bukarester Bulgar, freylakh mekhutonim).

Hankus Netsky articulait dans sa thèse les enregistrements de Kandel en deux périodes : la première dérive du style militaire (1917-1922), héritée de la conscription dans l’armée russe, et la seconde (1922-1927) représente une évolution esthétique.3 En effet, il prend un tournant décisif avec le Kandel’s Jazz Orchestra, en modifiant les arrangements et l’instrumentation, ajoutant trois saxophones et un banjo et en cadrant sa mélodie dans le style Dixieland.

Harry Kandel lettre N°4

Il compose Jakie Jazz’em Up, pour son percussionniste et virtuose du xylophone Jacob « Jakie » Hoffman (1899-1974), qui a transféré la fonction de cet instrument depuis le tsimbl et le staw-fiddle,4 notamment dans les enregistrements de Der Gasn Nign et Doina and Hora. À travers cette précoce tentative, Kandel ouvre la voie aux métissages musicaux. Der Shtiler Bulgarish, enregistré par Kandel en 1917, devient vingt ans après, grâce à Harry « Ziggy » Elman (1914-1968) Freilach in Swing puis And The Angel Sing, interprété par Martha Tilton et Benny Goodman. Harry Kandel contribue ainsi au succès du swing et de son roi.

En 1927, il décide de quitter définitivement les studios pour se consacrer à son commerce et assurer une vie plus stable à son épouse et ses enfants. La musique reste une passion et, dans les années 1930, il devient le mécène d’un programme musical sur la radio juive WDAS, qui présente au grand public les chanteurs Yiddish Chaïm Tamber et Moïshe Oysher. Harry Kandel y fait quelques dernières apparitions pour conduire lui-même les orchestres. Il décède subitement en 1943, après avoir été renversé par une voiture, non loin de son magasin.

En hommage à ce caméléon de la musique, qui s’adapte aux modes, aux répertoires et aux styles, qui saute du classique au klezmer, de la marche militaire au jazz, de la Moldavie à Philadelphie, je vous invite à parcourir l’œuvre de ce pionnier incontournable du klezmer américain, à travers trois compilations réalisées par  Global Village: Jakie, Jazz’em up, Old time klezmer music 1912-1924 ; Harry Kandel, Master of Klezmer Music (vol. I Russian Sher et vol. II Der Gassen Nigun).

 Harry Kandel lettre N°3

 
1. Avec la conscription imposée dans la Russie tsariste, de nombreux juifs deviennent musiciens. Les virtuoses, comme Dave Tarras (1898-1979), évitent ainsi les champs de bataille.
2. Kandel intègre le Pennsylvania State Militia Band puis le  John Philip Sousa’s Band, qui enregistre des dizaines de marches militaires pour le label Victor.
3. Hankus Netsky, Klezmer: Music and Community in 20th century Jewish Philadelphia (dir. Mark Slobin), Wesleyan University, 2004.
4. Xylophone dont les lames de bois reposent sur un lit de paille.

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