Joseph Moskowitz (1879-1954): Un Tsimbalist aux États-Unis

Dans notre série sur les klezmorim, je consacre ce premier article à Joseph Moskowitz, musicien  encore méconnu et qui, en plus de sa virtuosité fut l’un des acteurs du klezmer moderne de l’ère de l’immigration. Né en Roumanie en 1879 et descendant d’une dynastie de klezmorim, son père lui enseigne l’art du tsimbl (tympanon), dont il maitrise très vite les rudiments. Considéré par certains comme un enfant prodige, il se produira, dès l’âge de 11 ans, à bord des bateaux de plaisance sur les rives du Danube. En 1908, à 29 ans, Moskowitz immigre à Boston et s’installe peu après à New-York. Il se fait une place sur la scène musicale du Lower East Side, en jouant dans les caves à vins et les cafés qui y fleurissent dans l’entre-deux-guerres. Le New York Times du 26 avril 1908 lui consacre un article qui évoque ses performances sur East Houston Street, non loin du quartier de Manhattan surnommé « Little Hungary » et le présente comme « Le Champion du Cymbalum ».

Après avoir fait plusieurs tournées aux Etats-Unis entre 1908 et 1913, il ouvre, cette même année, avec sa femme et un associé, toujours dans le Lower East Side, l’un des premiers restaurants roumains : « Moskowitz and Lupowitz ». Dans son autobiographie, Michael Gold décrivait avec brio comment, dans ce genre de tavernes modernes qui fleurissent à cette époque dans le Lower East Side, Moskowitz et ses musiciens recréèrent l’ambiance musicale des caves à vins de Roumanie.1 En 1943, il déménage à Washington et se fait engagé dans l’orchestre d’un restaurant français, le « Michel’s »,2 situé dans le quartier nord-ouest de la Capitale. Il y vécu ses dernières années avant de mourir en 1954, à l’âge de 73 ans, un an après avoir réalisé ses derniers enregistrements. En 1916 et 1917, Moskowitz enregistre successivement avec trois différents pianistes : Max Yussim, Edouard King et Béla Hargy. Le piano, symbole d’assimilation culturelle et d’ascension sociale pour les immigrants, offre l’avantage de séduire un public plus large, au-delà du monde  yiddishophone. Il est, en outre, mieux adapté aux techniques d’enregistrements d’alors, bien qu’il puisse aussi révéler un choix esthétique. Ils produisent, toujours en duo, des musiques traditionnelles d’Europe de l’Est comme des musiques populaires américaines.
Le label Victor obtient l’exclusivité de leurs enregistrements qui comprennent valses et ragtimes, klezmer et danses tsiganes, serbes, hongroises, ukrainiennes (Ukrainian Melodies, et Sadigurer Chusid ; Sadagora est une petite ville d’Ukraine occidentale qui était autrefois le lieu d’élection d’une célèbre dynastie hassidique), russes (Wichojiu Adin Ia Na Dorogu enregistrée par Victor sous le nom de  Strolling on my way, alone) grecques (Medley of Greek Songs ou encore la Sìrto, qui est une plus une rythmique grecque qu’un morceau à proprement parler) et turques, que Moskowitz avait ramené de Constantinople3 (Chasen senem et Medley of Turkish Mélodies, dans lequel on entend une partie du morceau traditionnel turc Usküdar, repris en 1924 par Naftule Brandwein sous le titre Der Terk in America). Il réalise plusieurs tentatives de métissage avec les musiques populaires américaines notamment avec Argentine Dance, El Pericon Argentino, Operatic Rag (1916), Knock-out Drops, Strolling on my way, alone (1917), ces morceaux étant catalogués par Victor dans le genre musical « one-step », bien que la sonorité soit incontestablement yiddish. Il compose une valse espagnole, Inspiration, et d’autres mélodies comme Ayuder Khusid’l (1921) et Oy, di rebbetsin (1922) ainsi que Bǎtuta oltenilor, Sadigurer Chusid, Sirba matey matey, mais celles-ci ne furent jamais publiées de son vivant. Moskowitz enregistra en majeure partie les mélodies de sa Roumanie natale (Anicuta draga, Nunta taraneasca, Sirba clasica, Marsul Sinaia et Marsul Lui cuza Voda).
Cet éventail de genres musicaux est bien sûr le produit d’une diffusion commerciale en dehors de la communauté yiddishophone, mais une écoute attentive révèle que Victor se préoccupe plus d’adapter le répertoire de Moskowitz à tout auditoire potentiel, celui des immigrés d’Europe de l’est, que de constituer un catalogue cohérent. En 1927, il enregistre sous la direction du compositeur Alexander Olshanetsky (1892-1946), des musiques destinées au théâtre yiddish. Ses trois enregistrements de doina (1916 et 1953), suivies d’une hora, comme il était de coutume en Europe de l’Est, permettent de constater, car elles couvrent les bornes chronologiques de ses enregistrements, l’absence d’une évolution musicale significative, et ce bien que sa doina dévoile l’incomparable beauté et la profondeur de sa musique. Les tentatives d’adaptation sont compensées par l’instrumentation rudimentaire, avec un piano pour seul accompagnement, comme dans l’enregistrement d’une composition de Johannes Brahms, Hungarian Dance n°5 (1916).
Malgré sa curiosité envers de nombreux genres musicaux, souvent exotiques, sa musique reflète bien la difficulté pour les klezmorim de se convertir à l’esthétique américaine et moderne, privilège de la génération suivante. Joseph Moskowitz, musicien tsigane ou klezmer, il est difficile aujourd’hui de statuer. Je conseille aux lecteurs mélomanes d’écouter ses enregistrements dans la compilation The Art of the Cymbalum, The Music of Joseph Moskowitz (1916-1953).
 
1. Gold Michael, Jews without money, International Publishers, New-York, 1942, p. 124.
2. Voir les photos de l’orchestre du « Michel’s » provenant des archives du YIVO.
3. Sapoznik Henry, Klezmer, Music from Old World to Our World, p. 43.

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