Les instruments de la musique klezmer: du poyk aux platines

Les instruments du klezmer pourraient être divisés en trois catégories: traditionnels, symboliques et modernes. Mais l’histoire est plus complexe et l’évolution de l’instrumentation a toujours été tributaire et révélatrice des conditions de vie, du statut social, du contexte économique, politique et religieux avec lesquels les musiciens devaient composer. Le choix des musiciens procédait en outre de plusieurs critères: le coût des instruments, leur transmission (hérédité), leur taille (portabilité) et qualité (réparabilité).

Jusqu’à la fin du XIXème, les klezmorim utilisaient donc en majorité les instruments à cordes, flûtes et percussions légères, observant parfois une réelle continuité avec l’héritage de l’antiquité (luth ou pandura). Une liste exhaustive des instruments serait difficile à établir, mais il existe cependant certains incontournables. Le Judenharfe par exemple, était une sorte de guimbarde répandue au moyen-âge malgré sa médiocrité mélodique. Au XVIIIème, on désignait ses praticiens les kharpe shpiler, en jouant sur harfe et kharpe (« honteux » en hébreux). Le zink était un cornet fait avec une corne de chèvre et percée de six trous (mais son embouchure de trompette rendait son utilisation difficile).

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Le tympanon, descendant du santour Perse et surnommé le « piano tsigane » , possède autant de noms que de terres d’accueil (cimbal en Slovaquie, tambal en Roumanie et en Moldavie, tsymbaly en Biélorussie, en Pologne et en Ukraine, cimbolai en Lituanie). De la famille des cythares sur tables, il ressemble au hackbrett ou au shtroyfidl, utilisé par le célèbre Klezmer polonais Mikhl Joseph Gusikov (1806-1837). En guise de percussions, le baraban et le poyk (grosses caisses), ou encore le tshekal (tambour simple) offraient un soutien rythmique convenable. Le violoncelle (groyse fidl, sekund, kontra) était souvent un accompagnement harmonique.

Les facteurs de l’évolution instrumentale sont inextricablement liés. D’abord, les multiples restrictions, internes et externes au monde yiddish, confinent les klezmorim aux instruments légers. Ensuite, avec la conscription dans les armées tsaristes, les musiciens vont se convertir aux instruments lourds afin d’intégrer les orchestres militaires. Enfin, l’immigration aux États-Unis à définitivement transposé le klezmer sur un mode plus sophistiqué. Le piano se substitue au tsimbl, le banjo, la trompette, le cornet à pistons, le saxophone et le tuba, hérités en partie de la conscription, deviennent des soutients harmoniques. Les musiciens procèdent à une nouvelle reconversion pour s’adapter aux techniques d’enregistrements rudimentaires.

radomyshl-1890

Quand aux instruments symboliques, ce sont les attributs de la déesse Klezmer: le violon et la clarinette. Le premier, inventé dans l’Italie de la renaissance, sera intégré, comme le piccolo, dans les ghettos juifs de Bohême et d’Allemagne au XVIIème. Symbole de la guilde des klezmorim de Prague, le fidl se prête à la modulation et au glissando. De facture simple et modeste, il est vite devenu le symbole du klezmer et de la musique tsigane. La seconde, inventée en 1790, ne sera pas adoptée avant 1850. Bien qu’elle permette d’imiter le son du Shofar, de jouer sur les inflexions et les lamentations typiques (krekhts) qui correspondent aux intonations du yiddish, elle reste pour le musicien errant trop précieuse et fragile. De même, l’accordéon (1852) ne sera intégré qu’ au moment des enregistrements de Max Yenkowitz aux Etats-Unis (1913).

La récente réactivation du répertoire, liée à la réhabilitation de certains instruments comme le tsimbl (Walter Zev Feldman) ou le poyk (Eugène Lizin), permet aujourd’hui de nouveaux métissages instrumentaux. Les klezmorim, versés dans l’adaptation et le progrès, ont su décliner la palette du klezmer avec des instruments électriques (guitare, basse, synthétiseur) et électroniques (platines) qui ont contribué à l’enrichissement de cette musique. Je propose pour finir quelques mots de klezmer-loshn à l’intention de ces klezmorim modernes. Barok : violoncelle ; brak ou treyfene shkoyre : contrebasse ; shtolper : flûte ; vurst : clarinette ; varplye : violon. À nous d’ajouter les platines au vocabulaire du yiddish argotique.

Original Klezmer Jazz Band-couverture

1 Comment

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  1. Merci pour l’article! Je me permets simplement ceci: la clarinette a été inventée à la fin du 17ème siècle donc plutôt 1690 que 1790.

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