Der Yid in Yérusholayim : klezmer en Israël

J’emprunte le titre de cet article au légendaire clarinettiste ukrainien Naftule Brandwein, qui enregistre Der Yid in Yérusholayim en 1924, à New-York, seul prologue musical réellement digne d’introduire la question de l’implantation et de la vie du klezmer en Israël. La mélodie rappelle que les klezmorim, dans leurs tribulations, ont aussi rêvé de la terre promise et du retour. Pourtant Israël est d’abord la terre de l’exil, de l’anathème qui a frappé la musique instrumentale il y a de cela presque deux mille ans. Jusqu’alors, la musique instrumentale était une composante essentielle de la vie culturelle et religieuse de l’antique Judée, parfaitement intégrée aux sacrifices, aux rituels et à la liturgie. La présence des instruments dans le Temple est consacrée depuis Jubal, fils de Lamech, premier musicien de la Bible. Les Lévites sont chargés de l’instrumentation dans les lieux saints. Avec son psaltérion décachorde,1 David est le roi-musicien emblématique.
 
Hélas, après la destruction du Second Temple de Jérusalem par les légions romaines de Titus en 70 après J-C, les autorités rabbiniques décrètent, en signe de deuil, le bannissement de la musique instrumentale. Depuis cette funeste décision et pendant le moyen-âge, de lourds restrictions sont imposées et poursuivent les musiciens, malgré la diaspora, jusqu’en Europe. Le caractère profane de l’instrument engendre l’errance et la pauvreté, le mépris de l’autorité spirituelle et de la société traditionnelle yiddish, dès son émergence au XIIème siècle. Un proverbe yiddish évoque ainsi les souffrances liées à cette exclusion : Az men tsaylt sfire, kumt oyf di klezmer a pegire (le sfire– ou Omer– est la période de sept semaines, entre Pessah et Shavouot, pendant laquelle la musique est totalement prohibée).2
David jouant de la Harpe devant Saül, Rembrandt, 1630
Les klezmorim devront attendre le XVIIIème siècle pour obtenir une première réhabilitation avec la philosophie hassidique. Celle-ci offre aux musiciens sa protection et sacralise la musique en lui attribuant une fonction vitale dans les rituels et les danses. À la mort de son fondateur, Israël Ben Eliezer, le Ba’al Shem Tov (1700-1760), de nombreuses familles hassidiques immigrent en Palestine, emportant avec eux leur dévotion pour la musique. Les klezmorim sont donc présents dès la fin du XVIIIème siècle en Palestine, ou l’antique exil est toujours en vigueur. À Jérusalem, ou les musiciens sont parfois menacés d’excommunication, les instruments sont même proscrits pour les mariages (à l’exception des percussions), par décision du rabbin Meir Auerbach (1860).
 
Au début du XXème siècle, malgré les interdictions, le klezmer se développe. On trouve, comme en Europe, des subterfuges pour les mariages, célébrés hors des villes. Certaines cérémonies religieuses autorisent la musique instrumentale (Simkhes Bes Hashoyve, Zibn Fun Adar) ainsi que lors du pèlerinage hassidique du Lagboymer, sur le mont Méron, en Galilée. On assiste à la constitution de répertoire spécifique comme celui de Méron, en fonction de l’origine des communautés immigrés ou encore de leur ville d’élection : Jérusalem ou Tsfat (Safed), au nord du lac de Tibériade. Israël devient en outre la porte de l’Orient, et les klezmorim enrichissent leur répertoire d’influences orientales, sépharades et arabes.
 
Trois clarinettistes illustrent les modalités de l’implantation du klezmer en Israël, en réhabilitant définitivement le statut social et la fonction religieuse du klezmer et contribuant à réintroduire la musique instrumentale dans les synagogues. Avrum Segal (1911-1995), né à Tsfat, devient le klezmer attitré du Lagboymer. Il participe à la diffusion du répertoire de Méron, auquel il ajoute des tonalités méditerranéennes et orientales, en jouant dans les mariages pendant plus de quarante ans. Son successeur, Moshe ‘Moussa’ Berlin, est né en 1938 à Tel-Aviv dans une famille d’immigrés polonais. Son père, Bal-Koyre (lecteur de la Torah) est sa première source d’inspiration. Nourrit de répertoire de Segal, il contribue à faire connaître les œuvres de Dave Tarras et Naftule Brandwein. Dans les années 1980, Il forme un duo avec Roman Kunsman (1941-2002), flûtiste d’origine russo-israélienne et fondateur de Palatina, orchestre de jazz.3
 
Giora Feidman, premier klezmer argentin en Israël, possède, comme David un attribut distinctif, une clarinette de verre. Issu d’une dynastie de klezmorim, d’ une famille immigrée de Bessarabie, il brille au conservatoire de Buenos Aires. En 1956, à vingt ans, il accepte de s’installer à Jérusalem pour intégrer son orchestre philarmonique et en devenir le plus jeune membre. Constatant le manque d’intérêt des musiciens israéliens pour le folklore yiddish, il devient son plus fervent militant. Parfois critiqué pour son approche mystique, presque cabalistique du klezmer, et pour son éducation classique, trop raffinée pour le son « rustique » du klezmer traditionnel, Feidman n’anticipe pas moins la renaissance du klezmer aux États-Unis avec l’album Jewish Soul Music (1973).
Je souhaitais pour conclure faire la promotion du festival de Tsfat qui, depuis 1987, accueille des musiciens venus des quatre coins d’Israël et du monde. La 26ème édition aura lieu dans quelques mois et sera suivi de cours magistraux, dispensés entre autre par Giora Feidman. Pendant trois jours et trois nuits, les places et les cafés deviennent autant de scènes potentielles, dont s’emparent klezmorim et kapelyes. La programmation, adaptée au contexte multiculturel, contente les orthodoxes comme les laïques, les amateurs de culture yiddish, de klezmer traditionnel et moderne.
 
Hôtesse de communautés hassidiques et d’un festival de klezmer, Tsfat est aussi la ville aux sept légendes. L’une d’elle prétend qu’un baladin nommé Janara fut un jour capturé par une caravane alors qu’il se rendait à Tsfat. Les bédouins menaçants de le tuer, il supplia de prier avant de mourir. Ses ravisseurs acceptèrent. Janara prit sa flûte et joua. Les chameaux des bédouins, envoutés par la musique, firent alors cercle pour le protéger et chasser leurs maîtres. On raconte que, par la suite, Janara entra dans la ville entouré de ses chameaux dansants. Il me semble qu’un tel spectacle mérite bien le déplacement.
 
Notes: 
 
1. Harpe antique à dix cordes.
2. Mark Slobin, Old Jewish Folk Music, The Collection and Writtins of Moshe Beregovski.
3. Moshe Berlin et Roman Kunsman, Sulam-Klezmer Music from Tel-Aviv (1992).
 
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