Naftule Brandwein : Roi de la clarinette klezmer

Il est difficile de cerner un personnage aussi paradoxal et complexe que Naftule Brandwein. Hédoniste irrécupérable, il aime les jeux, l’alcool, les femmes,  le monde de la nuit et de la mafia.  Naftule se fait le créateur de son propre mythe, qu’il nourrit de son arrogance et de son impétuosité, de sa folie et de sa virtuosité. Il est au klezmer de New-York ce que Charley Patton1 est au blues du Mississipi : le mauvais garçon, rustre et brutal, excentrique et insouciant, qui aime l’ombre et la célébrité. Il incarne de ce fait une figure culturelle devenue légendaire, celle d’un klezmer ignorant, mécréant, errant. Mais ce qu’il faut retenir de Naftule, c’est surtout son génie musical, son rôle de passeur culturel et sa contribution à l’émergence du klezmer moderne.

Naftule est né 1989 à Przemyslany, petit village en Ukraine occidentale, berceau de la dynastie  hassidique de Stratyn (1815-1939). Sa famille, bien que modeste, endosse un double rôle, musical et spirituel, car elle est aussi l’héritière du rabbin  Yehuda Hirsch Brandwein. Pesakh, son père, eut quatorze enfants avec quatre femmes. Violoniste et badkhn, ce dernier est le chef du kapelye familial que Naftule intègre très jeune.  Il parcourt avec l’orchestre la Galicie orientale, joue dans les caves à vins de Roumanie et lors de bals organisés par des propriétaires terriens de Pologne, entre la seconde moitié du XIXème siècle et la Première Guerre mondiale. Jouissants d’une certaine notoriété, les Brandwein eurent l’honneur de jouer devant l’Empereur d’Autriche et roi de Hongrie, François-Joseph Ier.

 On peut supposer que Naftule part aux États-Unis avec six de ses frères, entre 1908 et 1914, lorsqu’il a une vingtaine d’années. La date exacte serait 1909, si l’on se réfère à une danse russe avec un titre yiddish, Fufzehn Yahr Fon Der Heim Awek (1924). La fratrie était alors prête à conquérir l’Amérique. Moyshe jouait du violon et du cor, Mendel, du piano, Leyser, des percussions et Azriel, qui devint le premier professeur de Naftule, du cornet. Arrivé à New-York et bien qu’il ne sache ni lire ni écrire la musique, il apprend avec ses frères le saxophone et la clarinette, qui devient son instrument de prédilection.

Naftule Brandwein 2

 

Dans les mariages, les cafés et les landmanshaftn,2 il se forge rapidement une solide réputation d’instrumentistes, par ses frasques et d’extravagantes performances. Il joue par exemple avec une pancarte autour du cou, ou bien le pantalon baissé. Mickey Katz l’avait vu dans le Lower East Side, accompagné d’un chien portant un écriteau qui disait : «Naftuli, The Greatest ». Un soir, alors qu’il était sur scène pour Noël, il s’enguirlanda, et failli s’électrocuter à cause de la transpiration. Comme Miles Davis, il lui arrive de jouer en tournant le dos à son public, afin de garder secrètes certaines de ses techniques. On le surnomme  « Nifty »  mais lui se proclame « The King of Klezmer Clarinet ».


Abe Schwartz, qui cherchait justement de nouveaux talents pour Columbia Records, l’engage en 1917 pour une série d’enregistrements et lance ainsi la carrière de Naftule. Clarinettiste génial, son comportement attise cependant l’antipathie. Il est en retard, absent, souvent ivre et parfois violent. Finalement, Abe Schwartz préfère se séparer, non sans regrets, d’un talent aussi  instable. Joseph Cherniavsky profite de l’opportunité pour intégrer Naftule dans l’orchestre de son vaudeville, le Hassidic-American Jazz Band. Mais son talent ne suffit plus à excuser sa conduite déplorable. Joe Helfenbeim, percussionniste de l’orchestre, rappelle que Naftule a parfois l’alcool mauvais. Ses collègues se plaignent, évitent par tous les moyens de partager leurs chambres avec Naftule  lorsque le vaudeville de Cherniavsky est en tournée dans la Borsht Belt. 3 Une fois encore, Naftule est congédié.

Naftule Brandwein-Joseph Cherniavsky

Dans les deux cas, c’est Dave Tarras, son nouveau rival, qui le remplace et menace donc la réputation de Naftule. Dans sa vie comme dans son jeu, Dave sera son Némésis. L’un un embauche ses accompagnateurs au syndicat de la Musician’s Union, l’autre à une table de poker. L’un est sobre, rigoureux, professionnel, il sait lire la musique et la composer, l’autre ignore royalement tout cela. D’après Sy Tarras, son père avait tendance à mépriser Naftule,  considérant son style comme trop rustique et indigne d’un honorable klezmer. Andy Statman, élève de Dave Tarras, rappelait pourtant que ce dernier admirait son rival et comprenait son rôle de passeur et de défenseur d’une  tradition qu’il voyait disparaitre.

Naftule Brandwein 5

Bien qu’il soit marié et père d’une petite fille, Naftule devient le klezmer de la Prohibition. Il avait séduit, par sa personnalité et sa musique, certains membres de la Mafia juive new-yorkaise, Murder Inc., dirigé par le tristement célèbre Arnold Rothstein, surnommé « The Tsar of the Underground », avant de devenir le petit protégé de cette organisation. On dit qu’il jouait pour les truands derrière l’échoppe d’un marchand de bonbons qui servait probablement de couverture, à Brooklyn. Résistant à la sobriété, il dédie une composition à cette période avec Wo bistu gewesen var Prohibishn (1924).

Naftule Brandwein 1Attaché au répertoire traditionnel que son père et ses frères lui avaient enseigné, il préférait ces mélodies orientales aux musiques populaires américaines. Ce répertoire, empreint de références à la culture yiddish (Naftule Shpielt far dem Rebin, Der Yiddisher Soldat in die Trenches, Mazeltov der Schwiger), était le produit de son apprentissage au sein du  kapelye familial et de ses affinités avec les tsiganes. Les enregistrements de Naftule permettent ainsi de traverser l’Europe, de la Pologne à la Turquie, en partant de sa terre natale avec son Kolomeika, en passant par ses terres de jeunesse et d’errance, la Pologne, la Roumanie et la Russie, et  jusqu’aux confins de l’empire musical des klezmorim, en Grèce et en Turquie.

L’étendue de ce répertoire est une aubaine pour les velléités commerciales des labels. Les musiciens restent les mêmes, mais les orchestres ainsi que les titres des morceaux sont renommés pour être diffusée au sein des nombreuses communautés d’immigrants. Naftule enregistre ainsi notamment avec le Russkyj Narodnyj Orchester (1922-1923)  et le Te Piec Dziadow  (1927). Le Naftule Brandwein’s Orchestra enregistre sa contribution au répertoire central actuel du klezmer, notamment  avec Rumeinishe Doina, Fihren die mechutonim aheim, Odesser Bulgar et Fun Tashlach.

Mais entre 1927 et 1940, Naftule, qui subit des ennuis de santé dû à son régime de vie, s’éloigne des fastes et des studios. Il freine ses excès mais sans disparaitre du circuit, pour subvenir aux besoins de sa famille et fait quelques apparitions dans les radios yiddish. En 1941, il réalise une dernière série d’enregistrements. Avec Kleine Princessin et Freilicher Yontov, son jeu est devenu plus souple, plus calme, sans avoir rien perdu de sa superbe. La même année, la Colonial Music Publisher Company publie deux de ses compositions, Bulgarish Freylakh et Naftuli’s Freylakh, maintes autres lui sont créditées sans être protégées. Il passe ses dernières années dans une relative obscurité, jusqu’à sa mort en 1963. Il lègue une œuvre unique qui vous procurera, je l’espère, autant de plaisir qu’à découvrir son personnage.

IMG_20131110_132537 IMG_20131110_132707 - Copie

Dans la compilation Naftule Brandwein : King of Klezmer Clarinet. Au-delà de l’incomparable technique, vous entendrez  cette philosophie de la jouissance, cette douce frénésie et cette nostalgie profonde, cette blessure de l’errance et du déracinement que Naftule portent en lui, fardeaux mélodieux, immortalisés, gravés dans ces quelques enregistrements. Je conseil aussi Yom qui, mettant fin au règne centenaire de son prédécesseur,  lui  rend néanmoins hommage avec son premier album : New King of Klezmer Clarinet. Yom marque ainsi une étape décisive pour l’élaboration du klezmer contemporain dans lequel, ironie de l’histoire, il affronte son propre rival, David Krakauer.

  1. Charley Patton (1891-1934) : reconnu pour son style et sa personnalité, fondateur, avec Robert Johnson, du Delta Blues.
  2. Landmanshaftn : associations communautaires aux fonctions multiples, formées par les immigrés d’un même village ou d’une même région.
  3. Borsht Belt : surnom donné aux montagnes des Catskills, dans l’état de New-York, lieux de villégiature des communautés yiddishophones dès la fin du XIXème siècle.
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