New-York: la scène klezmer et le YIVO

Mes tribulations dans le métro continuent et je regrette que cette expérience, si enrichissante soit-elle, ne puisse totalement vous être contée, car elle est aussi singulièrement intime. Jouer dans le métro, c’est comme entrer dans une auberge espagnole, on y trouve que ce qu’on y apporte. On cherche, on rencontre, on offre, on apprend, on rôde, on expérimente puis on reviens à la lumière avec le sentiment diffus de s’être invité à la table des dieux, en sachant que personne ne doit jamais s’y attarder. On laisse volontiers sa place à celui qui veut goûter l’ambroisie, à cet ami que l’on rencontre pour la première fois et que l’on ne reverra jamais. Cette société souterraine des musiciens est un univers dans lequel on ne pénètre jamais qu’avec l’amour et le besoin de partager. C’est un microcosme plein de mystères ou règne une solidarité et une fraternité hors du commun. Mais nous savons tous que le mystère ne peut être entièrement révélé, sous peine que sa beauté ne s’évanouisse. Je reviens donc, pour votre plus grand plaisir et le mien, à l’histoire et à l’actualité du klezmer new-yorkais.

Les plus grands interprètes du klezmer traditionnel et contemporain tels que Jake Shulman-Ment et Joel Rubin ainsi que les descendantes de Jacob Hoffman, Elaine et Susan Hoffman-Watts, et l’incontournable lieutenant de l’avant-garde, Frank London, se succèdent aujourd’hui sur la scène new-yorkaise. Vous savez désormais que le klezmer a été, pendant des siècles, une musique profane, les instrumentistes ayant été bannis des synagogues depuis la destruction du second Temple de Jérusalem. Heureusement, les temps obscurs et le deuil appartiennent au passé. L’instrument et le musicien ont été réhabilités grâce aux talents des virtuoses des temps modernes. Vous pouvez voir Andy Statman jouer de la clarinette et du banjo à la synagogue de Charles Street ou dans un bar de Brooklyn (Le Barbès), et David Krakauer se produire au Museum of Jewish Heritage. En visitant les synagogues de l’Upper East Side, en général fort peu chaleureuses, il m’a semblé que la lumière divine y était jalousement cachée derrière d’imposantes portes de bronze et gardée par des hommes envoûtés par la terreur. Pourtant, celles-ci ouvrent volontiers leur portes aux klezmorim et aux mélomanes.  Le klezmer est ainsi devenu le lien entre le profane et le sacré, entre le riche et le pauvre, entre le familier et le pèlerin. Par exemple, la Stephen Wise Free Synagogue a crée en 2010 The New-York Klezmer Series. Des concerts et tantsheiser (cours de danses traditionnelles) y sont organisés, ainsi que des ateliers, des master-class et des jam sessions pour tous les niveaux. J’ai personnellement eu le plaisir d’apprendre à danser le sher, la hora  et le zhok avec Avia Moore, aux rythmes  enflammés par la clarinette de Michael Winograd et le tsimbl de Pete Rushefky.

YIVO

Mon voyage était aussi l’occasion de revenir au YIVO (Yidisher Visnshaftlekher Institut), l’un des plus importants institut culturel et scientifique yiddish. En effet, comme beaucoup d’autres, je me suis porté volontaire pour un bénévolat de quelques mois. Fondé par Max Weinreich à Vilnius, en 1925, et relocalisé à New-York en 1940, le but du YIVO est de préserver les biens culturels, d’étudier et de promouvoir l’histoire des Juifs d’Europe de l’est ainsi que d’autres parties du globe. L’institut organise lectures, conférences et colloques, expositions, concerts et projections. Ses collections rassemblent des milliers de livres précieux et anciens, les chroniques des shtetls, les archives des journaux yiddish (Forvert, Der Tog, Arbeiter Stimme), les originaux de pièces de théâtre de Sholem Aleichem et d’Abraham Goldfaden, les minutes des landmanshaftn et des syndicats, de surprenantes photographies, des partitions originales d’Abe Ellstein et de Joseph Rumshinsky.

Toute l’histoire du monde yiddish est là, assoupie dans les couloirs dédaléen de cet institut. Le silence qui règne dans ses labyrinthes est de rigueur. Se promener dans ces allées d’archives soulève en moi de vives émotions. Je marche avec solennité,  j’ ouvre une boîte et y découvre des trésors, des notes de musiques tracées sur du papier jauni, je feuillette et caresse délicatement ces reliquats du passé, qui souvent s’effritent et se décomposent tristement, puis les repose avec précaution, conscient de cette fragilité et de la responsabilité qui m’incombe.

J’ai choisi, bien entendu, de travailler aux archives sonores, qui contiennent l’une des plus grandes collection de musiques juives sur tout les supports existants, depuis les cylindres  phonographiques jusqu’aux disques laser. La collection du YIVO contient plus de 15.000 références: musiques liturgiques et cantoriales, succès du théâtre yiddish, chansons populaires, folkloriques et comiques. Ce département est aujourd’hui dirigé par Lorin Sklamberg, fondateur et leader des Klezmatics (Possessed, Jews with Horns, Shvaygn=Toyt), qui ont recemment été honorés pour leur contribution à la renaissance et à la perpétuation de la culture yiddish et de la musique klezmer, lors d’un gala organisé par le YIVO auquel j’ai eu l’immense plaisir d’assister. C’est un grand privilège pour moi de travailler avec Lorin ainsi qu’avec son collègue Matt Temkin (Poykler’s Shloft Lied) que je remercie de m’avoir accueilli aussi chaleureusement. Chers lecteurs, figurez-vous que le YIVO est aussi implanté à Buenos Aires (IWO-Instituto Judio Investigaciones). Si vous êtes amateurs de tango yiddish, rassurez-vous et soyer patients. Un jour prochain, nous irons ensembles.

Portrait Max Weinreich - Copie
Max Weinreich
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