Abraham Schwartz (1881-1963): le génie de la polyvalence


Abe Schwartz est l’un des personnages les plus fécond de la génération des klezmorim de l’ère de l’immigration. Véritable caméléon, il sait s’adapter aux exigences d’une audience multiculturelle complexe, celle des immigrés d’Europe centrale et orientale. Il est aussi un acteur essentiel dans une guerre entre Columbia et Victor, deux géants qui s’affrontent pour la conquête d’une telle audience. Sher, bulgar, chosidl, freylekh, doina et hora, aucun genre ne lui est étranger. Son répertoire s’étend d’un bout à l’autre de l’Europe.

Clé de voûte entre l’ancien et le nouveau monde, entre le klezmer européen et américain, Abe Schwartz est non seulement violoniste et pianiste autodidacte, chef d’orchestre et compositeur, mais aussi découvreur de talents et passeur culturel. Il incarne, synthétise, cristallise l’histoire d’une musique à laquelle il a consacré sa vie. Les générations de musiciens qui suivirent lui seront sans doute, pour cette oeuvre monumentale et cette dévotion, éternellement reconnaissantes.

Abe Schwartz est né en 1881, l’année de l’assassinat du Tsar Alexandre II, dans un shtetl près de Bucarest. Dès son plus jeune âge, Il est irrésistiblement attiré par la musique. Pourtant, il ne descend pas d’ une famille de klezmorim. Son père tentera donc, mais en vain, de le dissuader d’embrasser une carrière musicale, que le monde yiddish considère toujours comme une profession indigne et précaire. Il aura donc appris le violon par lui-même, alors qu’il était adolescent,  mais on peut supposer, sans prendre trop de risques, que son repertoire et son talent viennent aussi de la fréquentation, précoce et continue, de musiciens tsiganes, qui sont aussi nombreux que populaires dans sa Roumanie natale. Ayant eu la chance d’échapper à la conscription militaire, il immigre à New-York, avec sa famille, en 1899.

Abe Schwartz illustration 1

À partir de son arrivée et jusqu’en 1917, date de ses premiers enregistrements avec son Oriental Orchestra, il se construit une réputation de musicien et de chef d’orchestre au sein des communautés juives de New-York. La même année, David Nodiff, alors directeur artistique chez Columbia Records, l’embauche pour superviser des séances d’enregistrements. Sa carrière commence vraiment à partir de ce moment et s’étale sur trente ans. Il compose ainsi pour les vaudevilles et le théâtre yiddish entre 1919 et 1947 et enregistre plusieurs dizaines de disques entre  1917 et  1942, dont un grand nombre de morceaux appartenant désormais au répertoire central du klezmer.

Dans la lutte entre Victor et Columbia, Abe Schwartz donne un avantage incontestable au second. Il est vrai qu’ avec lui,  Columbia a trouvé sa poule aux œufs d’or. Il devient rapidement « A&R » (Artists and Repertoire), l’équivalent du chasseur de tête actuel, une position qui consiste à créer un pont entre les nouveaux virtuoses potentiels et les maisons de production musicale. Abe Schwartz permet ainsi à trois talentueux clarinettistes de commencer  leurs carrières au sein de ses orchestres et de se faire connaitre grâce à sa propre notoriété: Shloimke Beckerman (Hot Azoy, 1923), Naftule Brandwein (Firhen Die Mechutonim Aheim, 1923) et Dave Tarras (Dem Tzadik’s Zemerel, 1928) lui seront indéniablement redevables, et nous aussi par la même occasion.

Le prestige dont jouit très tôt Abe Schwartz chez Columbia Records lui permet d’enregistrer ses propres compositions mais aussi de s’engager dans des œuvres musicales qui mettent en lumière des faits d’actualité ou problèmes sociaux, économiques et politiques que rencontrent les immigrants aux États-Unis, comme dans  Der Automobile,  chantée par Morris Goldstein en 1923 ou Die Greene Kusine, enregistrée en 1922 avec Abraham Moskowitz (qu’il ne faut pas confondre avec le tsimbaliste du même nom). Il accompagne en outre Irving Grossman dans Hurra! Far Unzer Held Levine, une chanson qui reprend la mélodie de l’hymne israélien, la Hatikvah, composée à l’origine en Ukraine et  diffusée comme une chanson populaire en Moldavie et en Roumanie. Il adapte aussi des chansons traditionnelles, comme Mameniu, Liubeniu en achetant les droits pour les réinterpréter dans un style qui lui sied d’avantage.

Sylvia Schwartz avec son père Abe, au violon (catalogue du label Victor, 1920, New-York)
Sylvia Schwartz avec son père Abe, au violon (catalogue du label Victor, 1920, New-York)

Les enregistrements les plus rares restent ceux qu’il fit en tant que violoniste (Roumanian Doina, Oriental Hora), avec, au piano, sa fille Sylvia (1908-1985) à une époque où, rappelons le,  les femmes sont quasiment inexistante dans le milieu des klezmorim. Elle accompagne son père lors de plusieurs sessions d’enregistrements entre 1920 et 1921, à l’âge de douze ans, et il est donc nécessaire de la maquiller pour qu’elle en paraisse vingt, afin de convenir aux photographies qui illustrent les partitions.

Abe Schwartz devient aussi un notable passeur culturel, notamment avec le célèbre Der Shtiler Bulgar, enregistré avec son Jewish Orchestra  en 1918, et distribué par Columbia dans le catalogue roumain sous le nom de Hora Bulevardului (Orchestra Natională). Cet enregistrement sera repris en 1938 par Ziggy Elman dans une version swing, avec le label Bluebird, puis par Benny Goodman et  Martha Tilton en 1939.

De plus, pour satisfaire l’appétit musical des immigrants, les labels de musique adoptent souvent la même astuce, qui consiste simplement à modifier le nom d’un morceau, d’un orchestre ou d’un compositeur afin de les intégrer dans un catalogue destiné à une communauté spécifique. Cette technique permettait  ainsi aux musiciens juifs d’étendre leur réputation au-delà de l’audience yiddishophone. Dick Spottswood, qui a compilé une anthologie des enregistrements européens réalisés aux Etats-Unis avant la Seconde guerre mondiale, avait par exemple découvert dans les livres de comptabilité de Columbia le nom d’ Alexander Negru à côté de la signature d’Abe Schwartz. Celui-ci, mise à part les enregistrements qu’il fit sous son propre nom, fut ainsi souvent engagé avec des orchestres polonais ou russes (Russky Narodny Orkestr, Orkiestra Wiejska, Polka Orkiestra Columbia).

Chers abonnés, je vous invite à entrer dans l’univers de ce « grand homme » de l’histoire du klezmer et de voyager aux confins de l’Europe à travers trois compilations: The Klezmer King et Master of Klezmer Music en deux volumes: National Hora et The First Recordings.

Abe Schwartz illustration 2

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s