Journées Européennes de la Culture et du Patrimoine Juifs 2014

Depuis la misère des shtetls, les pogroms et l’holocauste, les femmes ont ajouté à la création artistique, dès que l’occasion se présentait, une dimension sociale ou politique. Dans l’album Work and Revolution (1999), Zahava Seewald chantait l’hymne du Bund: « Di Shvue ». Adrienne Cooper (1946-2011), impliquée dans la création et la direction du festival Klezkamp avait, par exemple, dans l’album de Daniel Kahn, Lost Causes (2010), participé à l’enregistrement d’une ode humoristique à l’union internationale des musiciens intitulée « Klezmer Bund ». De même, Miléna Kartowski, spécialisée en philosophie des religions, revisite les chants du shabbat et la musique hassidique, jusque là exclusivement interprétés par des hommes.

Actrices, cantatrices, compositrices, elles ont chacune à leur manière réussi à marquer les cultures juives séculaires du sceau de la modernité. Fanny Brice (1891-1951), figure emblématique des Zigfield Folies, avait inspiré par son enregistrement de « My man », le monde du jazz et du blues avec entre autres Etta James, Peggy Lee et Billie Holiday. Sa contemporaine, Isa Kremer (1887-1956) était entrée dans les studios de Columbia Records pour s’imposer comme une soprano polyglotte après une brève carrière de poétesse au verbe révolutionnaire.Sophie Tucker (1887-1966), Regina Zuckerberg (1888-1964), Bertha Kalish (1872-1939); une liste exhaustive serait difficile à établir; toutes comptent parmi les pionnières, les grandes dames de la chanson yiddish. L’Europe est la racine dont elles extirpent leurs voix profondes et lancinantes. Pour autant, leurs renommées dépassent de loin les frontières du vieux continent et toutes se créent une carrière et une renommée internationales.1

Bertha Kalish, 1910
Bertha Kalish, 1910

À chaque générations et dans tous les styles, les femmes ont l’art d’utiliser à leur compte les succès de leurs consœurs. Lorsqu’advient l’ère du swing, ce sont encore elles qui portent cette mode musicale au sommet. Les Andrews Sisters reprennent ainsi « Yosl, Yosl » de Nellie Casman (1896-1984), qu’elles transforment en « Joseph, Joseph » ainsi que « Bei Mir Bistu Sheyn », qui deviendra l’hymne de cette période. L’accordéoniste d’ Anakronic Electro Orchestra, Corinne Dubarry, a également rendu un hommage à Lisa Gutkin, actuelle violoniste des Klezmatics. Dans « Lady Mydriasis », son groupe a en outre samplé « A Vaibele a Tsnien », enregistré par les Barry Sisters, qui avaient commencé sous le nom de Bagelman avant de rejoindre Sam Medoff et son émission de radio populaire, Yiddish Melodies in Swing.

Le théâtre, l’industrie du disque et du divertissement ont toujours été largement tributaires de leurs talents et de leurs charmes. Mais en ce qui concerne la musique instrumentale, la présence des femmes est plus tardive. En effet, jusqu’au XIXème siècle, la profession de klezmer implique généralement l’errance et ses dangers. De plus, les conventions sociales et religieuses ont longtemps fait obstacle à leur participation dans cette sphère essentielle de la culture. Même si, d’après l’ethnomusicologue A.Z. Idelsohn,2 les femmes étaient intégrées aux formations de ce que je nomme le proto-klezmer, dès le XVème siècle, il semble que cette participation se soit estompée rapidement pour ne ressurgir qu’à la fin du XIXème siècle. C’est d’ailleurs la nature même des sociétés patriarcales qui a instillé chez elles le désir de faire de la musique, vocale ou instrumentale, un vecteur de contestation. La question est soulevée au cinéma par la pétillante Molly Picon dans Yidl Mitn Fidl (1936).

Sophie Solomon
Sophie Solomon

Jusqu’à cette période, elles sont confinées à des instruments d’accompagnement comme le tympanon et le piano, privilège et signe de la bourgeoisie, en particulier au sein des classes populaires d’immigrés européens aux États-Unis. De rares exceptions confirment la règle. Ainsi, la fille du xylophoniste Jacob Hoffman, Elaine Hoffman Watts, une percussionniste qui a recemment été honorée par la fondation « Philadelphia Folklore Project » et qui est parvenue à perpétuer avec sa fille Susan, trompettiste, une ancienne dynastie de klezmorim. Pourtant, que ce soit au sein d’un couple (Lara et Joseph Cherniavsky, Polina et Merlin Shepherd) ou d’un duo père/fille (Abe et Sylvia Schwartz), les associations entre hommes et femmes ont toujours été des plus prolifiques. En France, Estelle Goldfarb vient d’ enregistrer, en y invitant David Krakauer, son premier album, Naissance (2014). En Angleterre, Sophie Salomon, diplômée de l’Université d’Oxford et nouvelle directrice artistique du « Jewish Music Institute » de Londres, a été l’ élève du célèbre violoniste Yehudi Menuhin. Aux États-Unis, Alicia Sviglas avait enseigné à Itzhak Perlman quelques rudiments des techniques du folklore instrumental yiddish.

De plus, les groupes majeurs de la revitalisation du klezmer n’auraient pu voir le jour sans elles. On peut citer ici Lauren Brody (Kapelye), Margot Leverett avec (Klezmatics), Ilene Stahl et Robin Miller (Klezmer Conservatory Band).Après les années 1970, décennie cruciale dans l’histoire des femmes, et à travers la combinaison des mouvements d’émancipation; libérant celles-ci de leurs étaux culturels et sociaux; et de la revitalisation de la culture yiddish, on assiste à la formation d’orchestres pan-féminins (Klezmeydlekh, Isle of Klezbos, KlezMs et Mikveh). Le klezmer devient alors un moyen d’affirmer d’autres formes d’identités, de faire évoluer les idées relatives aux mœurs sexuelles et à la condition des femmes.

En s’emparant de tous les instruments disponibles et des nouvelles technologies, les artistes les plus contemporaines ont su faire évoluer le klezmer pour en faire une musique d’avant-garde. Annette Ezekiel Kogan, sulfureuse fondatrice du groupe punk Golem, a su lui insuffler l’énergie vitale que le Maharal de Prague avait autrefois, selon la légende, donné à la créature d’argile. Elles élaborent les métissages musicaux pour bâtir des ponts entre les cultures. La clarinettiste Heiða Bjӧrg Jóhannsdóttir mélange par exemple dans son groupe, Klezmer Kaos, le folklore yiddish avec celui de l’Islande, son pays d’origine. De la même façon, la diva argentine Jacinta élabore des variations entre le yiddish de ses grands-parents russes, le tango de sa terre natale et la chanson française de sa terre d’accueil.

Estelle Goldfarb
Estelle Goldfarb, 2014

Je rappelle pour conclure que nombre de ces femmes cumulent, parallèlement au statut d’artiste, celui de scientifiques. Collectionneuses et historiennes, sociologues et musicologues, elles contribuent à la musique conçue en soi comme un objet de recherche. Je cite à titre d’exemple Ruth Rubin (1906-2000), qui s’était inscrit dans la lignée des premières missions d’ethnographie initiée par Sholem An-Ski et Moshe Beregovski, Eleanor Chana Mlotek (1922-2013), regrettée musicologue et archiviste du YIVO qui publiait dans les colonne du Forverts, ou encore Lee-Ellen Friedland,3 Rita Ottens4 et Barbara Kirshenblatt-Gimblett.5 Ces travaux sont présentement poursuivis et approfondis par de brillantes universitaires telles que Valentine Biolay ou Eléonore Biezunski.

Ces Journées Européennes rendent donc aux femmes les honneurs qu’elles méritent amplement. Telles de lumineuses ondes, elles traversent le prisme des cultures juives et projettent sur le monde des couleurs dont, sans jamais nous lasser, nous nous enivrons avec ravissement. Conscientes de leur rôle et de l’extraordinaire richesse qu’elles peuvent exprimer et offrir à ces cultures, les femmes taillent dans ce prisme somptueux de nouvelles facettes, comme un joyau dont elles seraient les radieux éclats.

Notes:

1. Di Eybike Mame (The Eternal Mother), Women in Yiddish theater and popular song, 1905-1929, compilation annotée par Rita Ottens, Joel Rubin et Itzik Gottesman.
2. Jewish Music in its historical development, Schoker Books, New-York, 1967.
3. A step toward movement notation: the case of a freylekh as danced in the Ukraine, 1900-1915, in « Jewish Folklore and Ethnology Newsletter », 1981.
4. « The Sounds of the vanishing world »: The German klezmer movement as a racial discourse, article co-rédigé avec Joel Rubin pour le Max Kade Institute, 2002.
5. Sounds of Sensibility, in Mark Slobin, American Klezmer, It’s Roots and Offshoots, 2002.

 

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