Robert Rothstein: Klezmer-loshn, The language of Jewish Folk Musicians

Cet article est la traduction d’un texte de Robert A. Rothstein: Klezmer-loshn, The language of Jewish Folk Musicians, publié dans l’ouvrage de Mark Slobin, American Klezmer, Its Roots and Offshoots.

Les notes de bas de pages suivront plus tard. Il y en a deux pages, et c’est un travail franchement fastidieux

     En 1888, Sholem Aleichem publia une nouvelle intitulée “Stempenyu“, une nouvelle consacrée à un violoniste de Berdichev du même nom. Dans le chapitre 3, Stempenyu et son kapelye de klezmorim arrivent à un mariage, dans lequel notre héros remarque une séduisante jeune femme. Le  “parler des musiciens“ (klezmer-loshn) utilisé dans cet extrait par Stempenyu et Rakhmiel est représenté par divers expressions et termes singuliers pour lesquels Sholem Aleichem (ou ses éditeurs) ressentirent le besoin d’une traduction en yiddish ordinaire, en note de bas de page :


Klezmer loshn            Yiddish
Shekhte                     nekeyve (une femme)
Smisanke                   kale (une mariée)
Probe oys                   ver gevor (découvrir)
Mehetam                   ver zi iz (qui elle est)
Khidke                       geshvind (rapidement)
Shekhtl                     meydl (une fille)
Yoldovke                   vaybl (une femme mariée)
Yold                           man (un époux)
Katerukhe                 hitl (un chapeau)
Klive                         sheyne (beau/belle)
Matret                       kukt (des regards)
Zikres                        oygn (des yeux)
Tirn                          shmuesn (discuter)
Mit tsuzenikhe           mit der diziger (avec elle)

      L’argot klezmer est le parfait exemple de l’argot professionnel ou jargon. Ces termes se réfèrent à un langage particulier utilisé par les membres d’une quelconque profession ou d’un corps de métier. Un tel argot, né dans une profession particulière, diffère du slang (l’argot) par la taille relative du groupe qui l’utilise : un lexique réduit employé par un petit groupe d’individus spécialisés pour le premier, plus large et plus général pour le second. Les deux concepts se distinguent en outre du dialecte, compris comme un langage dont les limites sont plus géographiques qu’elles ne sont liées à la profession ou une à délimitation chronologique.

     Un dialecte, de plus, se distingue usuellement du langage standard par la phonologie et la grammaire autant que par le vocabulaire, alors que slangs et argots sont inventés à partir d’un ensemble de mots et d’expressions dont la signification ne fait pas partie du langage ordinaire au sein duquel il émerge. Les trois peuvent parfois s’influencer les uns les autres et tout aussi bien affecter le langage courant.[…]

     Les jargons d’une profession ou d’un corps de métier remplissent certains besoins qui leur sont inhérents. Ils fournissent d’une part, au sein d’un groupe, une solidarité bien spécifique. Ils apportent d’autre part les moyens du secret, de la dissimulation, mais aussi de l’intimidation pour ceux qui lui sont étrangers, ainsi que l’indique la signification classique du terme jargon. En effet, en français, le sens originel du mot, d’après le Larousse, se rapporte à la langue des malfaiteurs et des criminels.

     Le jargon le plus probablement étudié est, en fait, ce « langage des criminels », traduit soit par gavonim-loshn en yiddish, rotwelsch ou gaunersprache en allemand, et blatnoi iazyk en russe. Les premiers intéressés furent souvent des officiers de police, qui analysèrent et publièrent des dictionnaires pour un usage interne à leurs services. Ceux qui étudièrent le phénomène constatèrent le caractère international de l’argot officieux en Europe, et reconnurent, dans de nombreux pays, des éléments communs au parler argotique des criminels.

     Parmi ces éléments communs se trouvent plusieurs yiddishismes. Considérons, par exemple, deux mots cités ici sous la forme du Polonais : ksyva, des faux-papiers (en yiddish, ksuve/ksive), et djintore, cour de justice religieuse (en yiddish, din-toyre, le procès d’un tribunal rabbinique). La présence de ce genre de construction dans ces jargons d’Europe a été interprétée de plusieurs manières par les linguistes yiddish.

     Par exemple, Max Weinreich observe tout simplement que «  par la création d’un langage secret, les voleurs ont recours à un vocabulaire méconnu par la majorité de la population ».4 Ber Borokhov, au contraire, démontre que « Les juifs ont toujours constitué un large pourcentage des “gangs de voleurs et d’escrocs“. Cela justifie le fait qu’un grand nombre de mots du Yiddish se retrouvent dans le dialecte des voleurs de maintes nations du monde ». 5

     La littérature qui porte sur le parler klezmer yiddish provient, grosso modo, du premier quart du XXe siècle, bien qu’il y ait aussi quelques publications dans le journal Yidishe shprakh, dans les années 1950 et 1960 (par Isaac Rivkind et d’autres). La liste réalisée par plusieurs auteurs dénombre plus de 600 termes lexicaux, bien que ces termes ne furent pas employés partout, et que ce total incluse un nombre conséquent de variations orthographiques (lash/lazh : mauvais), phonétiques (svizn/svidn : assis ; tentlen/tintlen : écrire), et morphologiques (katre/katerukhe : chapeau ; klis/kliser/klisalnik, voleur). Les auteurs de ces études et les régions représentées sont respectivement : Samuel Weissenberg (Ukraine) ; Alfred Landau (Ukraine) ; Noyekh Prilutski (Pologne) ; Yehude Elzet (Pologne) ; Avrom-Yitskhok Trivaks (Pologne) ; Leon Dushman (Biélorussie)

     Quel fut la fonction du parler-klezmer ? Plus haut, il a été question de l’utilisation de l’argot pour la protection du secret. En effet, les revenus des musiciens dépendaient largement de la générosité des invités aux mariages, qui devaient être encouragés à payer pour des morceaux de musique particuliers. Cela nécessitait souvent les machinations des musiciens.

     Le principe qui consiste à “payer pour danser“, pour ainsi dire, était résumé par le proverbe suivant : Noysn betsimbl, hoylekh betentsel, ce qui signifie a peu près : une fois les musiciens payés, vous pourrez danser. La citation initiale, dans Stempenyu, montre que les musiciens devaient aussi parfois s’entretenir en secret. Dès lors que les musiciens juifs se produisaient dans les mariages juifs et non-juifs, le yiddish était d’ordinaire suffisant (bien que le yiddish ne fût pas uniquement compris que des juifs), mais dans le cas d’un mariage juif, un jargon singulier était alors primordial pour assurer une certaine discrétion.

     Il est intéressant de constater que les musiciens juifs et les voleurs partageaient un vocabulaire commun. Dans le klezmer-loshn et dans le gavonim-loshn, on trouve des mots tels que bash (l’argent), tokn (donner), matren (regarder), klift (manteau), krel (pain), shvalyer (un rouble), et drizhblen (coucher, faire l’amour, mais seule la deuxième traduction appartient au gavonim-loshn). Il semble ainsi que les musiciens n’avaient pas meilleur réputation que les voleurs. Avrom-Yitskhok Trivaks les dépeint en ces termes : kalim un shtiklekh balavayre (pêcheurs et compagnons de débauche).6

     Cette réputation se reflète sensiblement à travers l’attitude de Leah, mère de Reyzl Spivak, personnage d’une nouvelle se Sholem Aleichem, “Blondzhnde shtern“, qui s’oppose au mariage déjà planifié de sa fille avec le violoniste talentueux Grisha Stelmakh.Trivaks observe, en outre, que « dans les provinces de Pologne, quasiment tous les barbiers connaissaient l’argot klezmer, car « dans le passé la même personne occupait souvent ces deux professions qui étaient toutes deux, dans une certaine mesure semblablement méprisables (nivzedike). »8

     Dans le lexique du klezmer-loshn, certains champs sémantiques sont particulièrement bien représentés. Ce qui est surprenant, c’est que la terminologie musicale n’est pas la plus importante. Il existe des noms pour quelques instruments : foyal (clarinette), shoyfer/tshanik (trompette), shtolper (flute), tshekal/tshikal (percussion), (varplye/verplye/verfli (violon), verbl (percussion ; basse), et vorsht (clarinette), notons aussi que leynen blat signifie lire la musique.9

     Il n’est pas surprenant, compte tenu de la fonction de cet argot, qu’il y ait de nombreux termes relatifs à l’argent ou aux chiffres : baker (deux), baker baker (quatre), baker baker bakerlekh (quatre kopeks), baker baker detsn (quarante), baker baker smalyer (quatre roubles), baker baker spen (neuf), baker baker strom (sept), baker fikslekh detsn (soixante).10 D’autres champs sémantiques, incluant la nourriture, les métiers, et l’anatomie., sont révélés par des noms spéciaux, ainsi que par des adjectifs, des verbes et des pronoms spécifiques. Trivaks remarquait que l’argot klezmer comportait une couche significative d’obscènités et en concluait que cet argot était essentiellement masculin. 11

       De nombreux termes reflètent aussi le sens de l’humour des musiciens. Un hassid peut être désigné par le mot botshkar, du Russe boshka (tonneau), qui fait allusion à un amour de la boisson. Une femme aux mœurs légères est une borukhe, du Russe marukha (prostituée, maitresse), jeu de mot construit à partir de la racine de “bénédiction“ en hébreu, et peut-être aussi sur le mot hébreu kedeyshe (prostituée). Il existe une équivalence masculine, borukher (gigolo), apparemment dérivé du féminin.

       L’expression “se marier“ peut s’exprimer par le verbe fardreyn zikh, qui vient de fardreyung : le mariage(en Yiddish courant : se colleter, get twisted). Une autre expression ironique, kapture (une femme mariée) est expliquée avec beaucoup de sérieux par le linguiste Alfred Landau. « La vieille du Yom Kippur, en signe d’offrande (de l’Hébreu kapuru), un coq est massacré pour chaque homme de la famille et une poule pour chaque femme. Le mot hébreu étant du genre féminin, on pense automatiquement à la poule, d’où l’utilisation de kapture pour désigner une femme. »12

     Quelques autres mots méritent un commentaire. Il y a un terme pour désigner le klezmer-loshn lui-même, labushinske, dont la racine forme aussi lábushnik (musicien), labéshnik (musicien ; joueur de cartes), labern (jouer [de la musique ; aux cartes]), et labn (jouer aux cartes). On peut comparer ces mots avec le russe labát (être musicien [expression péjorative dans l’argot des musiciens]) et lábukh (musicien) ; a l’allemand labbern (parler pour ne rien dire) ; et encore au russe lábaidat’ (grommeler). Peut-être de la racine lab,par métathèse, dérive baln (jouer de la musique), d’où encore bálishnik (klezmer).

     Dans ce parler-klezmer se sont aussi introduit deux mots du “Yinglish“ : yold et zhlob. Uriel Weinreich traduit Le premier terme par « crétin, dupe, jobard » et l’adjectif yoldish par « simple d’esprit ». 13 Alexander Harkavy donne trois options pour yold : « riche héritier, minet et simplet ».14 Il traduit yoldish par « bellâtre » et yoldovke par « femme de goût », yoldevn « farcer, se moquer de ». Le klezmer-loshn offre diverses possibilités : yold est « un juif (mais pas un klezmer) ou un mari » ; yóldevke est « une juive, une épouse » et yoldish signifie « juif ou yiddish ».

     Dans le parler des gavonim, le mot yold suit la même fonction, il désigne « l’honnête homme » (de même dans l’argot des voleurs, en Polonais et en Russe, bien qu’un dictionnaire d’expressions de 1903 donne « voleur inexpérimenté » et qu’un autre, de 1907, donne « juif ou marchand ». Il est parfois dit que yold vient de l’hébreu yeled (garçon), or une autre source possible serait le lexique vulgaire du Russe dans lequel l’organe masculin se traduit par elda.16

     Pour le mot zhlob, Harkavy fournit l’équivalent « rustre, rustique » et U. Weinreich « péquenaud, plouc ou rustre ». Dans le klezmer-loshn, l’expression désigne le gentil, spécialement le paysan. Le terme correspondant pour une femme serait zhlóbevke ou zhlobukhe. Le mot yiddish pourrait bien venir, en outre, du polonais żłób, żłob.

     Dans ce premier quart du XXème siècle, lorsque les linguistes du yiddish, en Europe de l’est, se sont penchés sur la question de l’argot klezmer, celui-ci était déjà en déclin. Samuel Weissenberg, par exemple, rapportait que les plus jeunes musiciens oubliaient ou ignoraient l’argot et devaient parfois recourir aux paraphrases. 17 Aujourd’hui, il ne reste que les preuves archéologiques provenant des chants et de la littérature yiddish. Dans une chanson de Shloyme Prizament (1889-1973), “Bin ikh mir a klezmerl“ le jeune violoniste réalise que sa bien-aimée, Esther, lui est inaccessible.

Zi iz a khsidishe “shekhtele,
Dos iz nisht azoy gring.
Vi kum ikh, a “labertshnik,
A proster klezmer ying.
 
She is a Hassidic girl,
That’s not so easy.
Where do I fit in, a klezmer,
A simple musician lad.18
 
Elle est fille d’un hassidique,
Cela n’est pas facile.
Je ne suis qu’un klezmer,
Un simple instrument de musique.
 

Une autre chanson “Klezmorim“ de Moyshe Broderzon (1890-1956), achève la description d’un mariage avec ces lignes:

Di telerlehk zey klingen,
Di makhetonim zingen:
“Oy, neskim, neskim, labushnikes,
Khapt nisht s’fleych fun tish. “
 
The plates rattle,
The bride’s and groom’s parents sing:
“Oh, no, no, musicians,
Don’t grab the meat off the table. “ 19
 
Les plats tintent,
Les parents chantent:
“Oy, non, non, musicien,
Ne vole pas tout le pain. “

     Avant que le klezmer-loshn ne se dissipe dans les brumes de l’histoire, il était autant une attraction pour la jeunesse yiddish que l’était le parler des musiciens utilisé dans Stempenyu pour leurs homologues américains. Dans sa nouvelle de 1940, “Klezmer“, Irme Druker écrit l’histoire d’Ezra Malyarskin, d’après celle du violoniste et professeur de musique Petr Solomonovich Stoliarskii (1871-1944). Le jeune Ezra, fils d’un klezmer, apprend à ses comparses, lorsque le professeur s’absente, le klezmer-loshn.

     Le parler klezmer ne fut que l’un des nombreux argots yiddish qui firent l’objet de recherches significatives. Triviaks, par exemple, l’examine en même temps que les gavonim-loshn et balegole-loshn (l’argot des charretiers). Leon Dushman y ajoute les argots des bouchers (katsovim-loshn) et des barbiers (sherer-loshn). Yehude Elzet est moins systématique, mais il fournit néanmoins des informations intéressantes qui caractérisent les discours des chausseurs, des boulangers, des forgerons, des potiers, des horlogers, des tailleurs, des charretiers et des musiciens.21 De tous ceux-là, seul le parler des voleurs était aussi développé que celui des musiciens. les musiciens juifs étaient, en fin de compte, d’excellents paroliers autant que des compositeurs accomplis.

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