Joseph Cherniavsky (1894-1959) Des conservatoires de Russie au Yiddish-American Jazz Band

Joseph Cherniavsky (Yoysef Tshernyavsky) est né le 3 mars 1894, à Lubny, dans le district ukrainien de Poltava. Son grand-père aurait inspiré Stempenyu, le personnage du roman de Sholem Aleichem écrit en 1888 et adapté en 1905 dans une pièce de théâtre intitulée Yidishe tekhter. Cependant, nombreux sont ceux qui ont revendiqué des liens de parenté avec ce musicien légendaire. Comme plusieurs musiciens issus d’une dynastie de klezmorim, Joseph rompt avec une tradition familiale pour profiter pleinement de l’opportunité d’apprendre la musique classique dans les conservatoires, passant au travers du numerus clausus institué par Alexandre III en 1887. Entre une carrière de klezmer en Russie et celle de musicien classique aux États-Unis, il fait son choix mais n’abandonne pas pour autant le yiddish ou la musique de son enfance. Le folklore lié à ses racines et les musiques populaires américaines s’entrelacent ainsi dans ses compositions, sa musique et sa vie.

Joseph reçoit très jeune une éducation traditionnelle. Il est initié aux rudiments de la flûte et des percussions par son père, décrit comme un barimter klezmer (un « musicien honorable »), qui intègre son fils au kapelye familial. Il accède ensuite, comme une minorité d’autres privilégiés, aux institutions les plus prestigieuses de l’empire russe. À Odessa, il est d’abord confié à son oncle, Alexander Fiedelman, qui avait aussi enseigné à Mischa Elman, violoniste virtuose, entre 1897 et 1902. Il entre ensuite au conservatoire de Saint-Pétersbourg où il étudie le violoncelle et la direction d’orchestre sous la tutelle d’Alexandre Glazounov1 et son maître, Nikolaï Rimski-Korsakov.2 Joseph ne se contente pas d’un simple diplôme mais y reçoit les honneurs avec une médaille d’or. Il achève enfin sa formation à Leipzig avec Julius Klengel,3 le professeur d’Emmanuel Feuermann et de Gregor Piatigorsky.

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Lors de la Première guerre mondiale, il est enrôlé dans un orchestre de l’armée du Tsar. Il apparait sur une photographie, datée par sa femme, Lara Cherniavsky, entre 1916 et 1917, en compagnie d’autres musiciens affublés d’uniformes militaires. Si la date de son immigration aux États-Unis n’est pas déterminée avec précision, il semble néanmoins probable que Joseph soit resté à New-York, après un concert du Palestine Chamber Music Ensemble au Carnegie Hall, en novembre 1919.4 Après une série de représentations avec le Zimra Ensemble, il s’associe avec Maurice Schwartz, directeur du Yiddish Art Theater, avec lequel il produit Moishe der Fiddler, dont la première a lieu en avril 1920. En septembre 1921, le théâtre ouvre sa saison avec la célèbre pièce de Shloyme An-Ski, Der Dybbuk, pour laquelle Joseph enregistre une adaptation musicale (Kale Bazetsn, Yiddisher March). Avec Julius Adler, il coécrit une partition pour Der Letster Yid, produite par le dramaturge et satiriste Yitzhak Rayz (1885-1943) connu sous le pseudonyme de Moyshe Nadir.

Joseph Cherniavsky, au violoncelle, en uniforme militaire, 1916-1917

En 1922, il est alors suffisamment réputé pour constituer son propre orchestre, le « Joseph Cherniavsky’s Hassidic American Jazz Band« , qui ressemble aux orchestres des théâtres yiddish de cette époque. Au sein de cette formation, qui se produit sur le circuit des vaudevilles, d’abord à New-York, puis lors de tournées nationales, il réunit la fine fleur du klezmer: les clarinettistes Naftule Brandwein, auquel succède le jeune Dave Tarras, Shloimke Beckerman et Philip Greenberg. Joseph les déguise en cosaques ou en hassidiques, jouant soit sur un exotisme romantique et comique, soit sur la nostalgie de son public. Il est lui-même à la conduction ou au violoncelle et sa femme au piano.

Il est nécessaire de préciser que Lara Cherniavsky occupe un rôle considérable dans la vie comme dans la carrière de Joseph; professeur de piano, parolière, compositrice; elle est son épouse et sa muse. Elle n’écrit pas seulement les arrangements pour le théâtre yiddish, mais aussi pour des fox-trots ou des morceaux de musique classique. Elle participe de plus à ses enregistrements avec les labels Pathé et Victor, devenant l’une des premières femmes à intégrer l’industrie musicale en tant qu’instrumentiste de musique juive.

L'ensemble Zimra avec Joseph Cherniavsky au violoncelle, Ekaterimbourg, 1919

En 1923 et 1924, Joseph compose deux pièces musicales pour Boris Thomashefsky5 et son théâtre d’opérette sur Broadway (“Di dray klezyne bizsneslayt“ et “Tanz, Gezang un Wein“). En 1927, il déménage à Hollywood ou il écrit pendant deux ans les partitions pour “Show Boat“, une émission de radio populaire. Il crée et dirige par la suite le programme “Musical Camera“ sur la radio New-Yorkaise NBC. Dans les années 1930 et 1940, il est entouré de son « Boy met girls Orchestra« , dont la formation est identique à celle des Big Bands typiques de l’ère du swing. Joseph sait de plus faire sa propre publicité et investir tous les médias disponibles. En 1941, afin de faire la promotion de son émission, il présente celle-ci dans un article, publié dans le Who’s Who in Music, intitulé « The Radio Musical Director » ainsi que dans le journal The Outspan.6 Ses compositions et ses arrangements de fox-trot, de chanson yiddish ou de musique classique sont publiées par les plus influentes maisons d’édition (Joseph et Jack Kammen, Jack Mills Inc.,7 Metro Music Company). Certaines de ces partitions sont, au-delà des États-Unis, distribuées à Londres et à Sydney.

Grâce à une formation qui combine le klezmer et la musique classique, Joseph Cherniavsky parvient donc, en brisant la dynastie musicale dont il est issu, à marquer de son sceau une forme nouvelle, la musique yiddish américaine, et à en devenir un acteur de premier plan. Il joue et collabore avec les musiciens les plus talentueux de sa génération, il compose pour les dramaturges les plus novateurs. Ses enregistrements des grands classiques du théâtre et de la chanson yiddish sont parmi les plus touchants. Il obtient de ce fait la gloire et la reconnaissance qu’il mérite après une longue et fructueuse carrière et s’éteint à New-York, le 3 novembre 1959.

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Notes:
1. Alexandre Konstantinovitch Glazounov (1865-1936), considéré comme le dernier compositeur romantique russe.
2. Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov (1844-1908), membre du « Groupe de Cinq » et représentant du mouvement romantique nationaliste russe.
3. Julius Klengel (1859-1933), compositeur et violoncelliste allemand.
4. Annoncé dans le journal « Zionist Organization of Russia ».
5. Boris Thomashefsky (1866-1939), chanteur et acteur du théâtre yiddish né à Tarasche (shtetl près de Kiev), et l’un des principaux acteurs de la popularisation du théâtre yiddish aux États-Unis.
  1. The Outspan, « It has always been my job to bring music to the masses« , 24 décembre 1943.
  2. A collection of Jewish Melodies, New-York, 1926.
Sources:
-Archives du YIVO, Papers of Joseph Cherniavsky, 3 cartons.
-Heskes Irene, Yiddish American popular songs, 1895 to 1950: a catalog based on the Lawrence Marwick roster of copyrights entries, Washington, Library of Congress, 1992, 527p.
-Oytsres (Treasures), Klezmer Music 1908-1996, Wergo, 1999, fascicule annoté par Rita Ottens et Joel Rubin.
-http://yiddishmusic.jewniverse.info/cherniavskyjoseph/index.html.

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