Les badkhonim: poètes illustres et vagabonds du Yiddishland

Comme le klezmer, instrumentiste folklorique, son confrère le badkhn (pl. badkhonim) est une figure symbolique de la société traditionnelle yiddish. Son nom varie selon les régions; marshelik, leyts, nar, lustik-makher, katoves-trayber et encore freylekhe yid; mais ces variantes évoquent toujours le rire et le comique. Klezmorim et badkhonim travaillent souvent de concert et partagent de nombreux points communs. Comme le musicien, le statut de ce ménestrel, qui remplit pourtant de multiples fonctions dans le monde ashkénaze d’autrefois, reste des plus médiocres. Le divertissement et la musique étant tolérés comme des maux nécessaires, ils sont méprisés de la même manière par les autorités religieuses. L’errance et la pauvreté forgent pour eux une précarité quotidienne dont la monotonie n’est rompue que par d’occasionnelles célébrations qui leur permettent de subsister. En réalité, le badkhn est à la culture yiddish ce que l’humour est au mame-loshn, son souffle vital. Il est la voix qui proclame, dénonce et illumine les shtetls d’une simple parole.

Les uns sont de simples bouffons, surtout appréciés pour une aptitude à l’improvisation, un humour irrévérencieux, et une gestuelle comique, en particulier pour la danse. Les autres sont de brillants poètes et musiciens chez qui le spirituel l’emporte sur le gestuel ou le rire vulgaire. Ceux-là n’hésitent pas à moquer le mendiant avec finesse ou le Tsar avec prudence. La poésie, la connaissance des saintes écritures, la propension à prodiguer des conseils, à transmettre une tradition orale et instrumentale leurs garantissent alors, pour les plus sages et les plus éduqués d’entre eux, une modeste renommée. Plus le badkhn fait preuve de spiritualité, donc, et plus ses chances d’être invité aux mariages et aux célébrations, notamment celles des familles les plus riches, augmentent.

Der galitzianer badchen

Essentiel dans les fêtes de Hanoukka ou de Purim, le badkhn est, comme le klezmer, en étroite relation avec le sacré. Ses activités sont limitées par nombre de décrets et d’injonctions formulées par les rabbins d’une part, et régulées par les conseils municipaux (kehiles) d’autre part. En général, un respect mutuel et un esprit d’entraide régissent les attributions et les besoins de chacun. Mais d’aucuns jouent les deux rôles, comme Yomtov Ehrlich ou Schwartzer Yehuda, et cela provoque parfois conflits et rixes. Les chroniques de la kehila de Minsk offrent l’histoire d’un klezmer nommé Isaac. En 1801, lorsque celui-ci souhaite cumuler les deux statuts, le conseil refuse car Mendel est déjà le badkhn officiel. En 1805, le conseil cède finalement à sa requête, ce qui déclenche le courroux des klezmorim qui, jaloux du salaire que perçoit Isaac pour ses prestations, le battent. Pour rétablir l’ordre, Isaac et les musiciens sont exclus de la guilde de Kiev. Seul le poète réintègre celle-ci par la suite avec l’autorisation, formulée en 1807, d’officier en tant que badkhn à condition toutefois qu’il n’empiète pas sur le territoire d’un autre.1 Pour l’anecdote, Eliakum Zunser (1841-1913), surnommé le « poète du peuple », adulé de Varsovie à Minsk, est aussi, dans sa jeunesse, tombé dans une embuscade tendue par des klezmorim sans scrupules qui lui dérobe ses premiers gains de badkhn professionnel.2

De même que le klezmer, le badkhn apprend son métier par une transmission orale, c’est-à-dire par l’intermédiaire de ses pairs et par la fréquentation des mariages. À l’origine, son activité principale est en effet liée au devoir d’amuser les mariés lors des noces. Comme les klezmorim, qui sont payés selon leur virtuosité, le badkhn a l’opportunité de recevoir des « suppléments » par les invités en fonction de la qualité de ses badkhones (rimes). Il fait office de maître de cérémonie, participe à l’organisation et aux différentes séquences du mariage (danses, rituels, discours), depuis l’inauguration et l’appel des invités (kaboles-ponim), en passant par les poèmes récités à la table du marié (khosn’s tish), pendant son repas (khosn-mol) et celui des indigents (sudes aniim), jusqu’à l’ énumération des cadeaux fait aux jeunes époux (droshe geshenk). Les principaux rituels sont celui de la khupe, sous laquelle le mariage est déclaré, et de la mitsve-tants (ou kosher-tants) qui, chargée d’une profonde et mystique signification, symbolise la fin des festivités.3

der bachen itzik manger

Lors des rituels de la mariée (Bazetsn, badekn, bazingen, baveynen di kale), le badkhn et le premier violon du kapelye s’accompagnent dans un jeu d’aller-retour, alternant les émotions pour créer une emphase pathétique. On peut entendre un exemple du Kale Bazetsn, récité lorsqu’on assoie la mariée, sur la compilation du klezmer Israel Hochman4 ainsi que celle du « State Ensemble For Jewish Folk Music Of The UkrainianSSR ».5 En 1912, une version (quasiment inaudible) est aussi enregistrée par Joel Engel lors d’une expédition ethnographique.6 Henry Sapoznik rapportait l’exemple d’une strophe récitée pour le Baveynen di kale, lorsque le visage de la mariée est recouvert du voile, et spécialement conçus pour le mariage d’une orpheline: « Oy kale veyn kale veyn/Di darfst bald tsi der khipe geyn/Un dayn mame ligt in drerd/Un ken nit bar dir steyn » (« Oy, jeune mariée, lamente-toi/Sous la khupe tu te diriges/Et ta défunte mère/Pour t’accompagner n’est plus là »).

Yosef Frydman, Israel Kesler, David Lindy ou encore le célèbre Mark Warshavsky7 comptent parmi les derniers gardiens d’un art aujourd’hui tombé en désuétude. « Il n’est plus, le badkhn avec son violon » chante Henri Gerro8 dans une hora faisant référence au poète disparu de Kolomeya, située en Galicie. L’anéantissement de la culture yiddish, l’immigration massive des juifs d’Europe de l’est, l’évolution graduelle des moeurs et le sacrifice des traditions sur l’autel de la modernité sont autant de facteurs qui provoquent l’abandon de cet héritage culturel. Ainsi, la figure du badkhn, qui se développe jusqu’à la fin du XIXème siècle, et notamment grâce aux hassidiques, se délite rapidement au début du siècle suivant, sa fonction devient obsolète. Lorsqu’il immigre à New-York, Eliakum Zunser est en conséquence réduit à diriger une petite imprimerie dans le Lower East Side.9

der badchen gus goldstein 2

À partir du XXème siècle, l’art du badkhn est même parodié par les comiques modernes. Gus Goldstein enregistre par exemple en 1922, accompagné par Naftule Brandwein, Der Mesader Kedushin.10 Mais la gloire ancestrale de ces poètes vagabonds ressurgit avec le groupe Kapelye qui enregistre Der Badkhn dans l’album « Chicken ». Cette version de 1975, chantée par Michael Alpert, remet à jour les badkhones oubliées et rend ainsi hommage à ces baladins qui traversent le Yiddishland pour échanger une rime contre un morceau de pain, un mot d’esprit contre un bol de borsht. Philosophe et guérisseur, le badkhn est un savant yiddish qui sait allier humour et sagesse. Il possède le pouvoir de soulager, pour un instant, pour une nuit, la condition humaine, avant de reprendre la route, seul, dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’il puisse répandre à nouveau la lumière du verbe.

Eliakum Zunser (1836-1913), surnommé le barde du peuple
Portrait d’Eliakum Zunser (1836-1913), surnommé « le barde du peuple »
 
 
Notes:
  1. Sapoznik Henry, Klezmer! Jewish Music from Old World to Our World, New-York, Schrimer Books, 1999, 340p.
  2. Zunser Eliakum, A Jewish Bard; Autobiography, Fromenson, New-York, 1905, 61p.
  3. YIVO Encyclopedia, article « Badkhn ».
  4. Master of Klezmer Music, Fun Der Khupe, 1918-1924.
  5. Oytsres-Treasures Klezmer Music 1908-1996.
  6. The Historic Collection Of Jewish Music 1912-1947.
  7. Mark Warshavsky (1848-1907), auteur de nombreuses chansons devenues traditionnelles (Oyfn Pripetchik, Di Mezinke Oysgegebn).
  8. Henryk Royzman (1919-1980), chanteur yiddish, auteur de « Der Kolomayer Badkhn ».
  9. Hapsgood Hutchins, Spirit of the ghetto, Funk and Wagnalls, New-York, 1902.
  10. Jakie Jazz ‘Em Up-Old Time Klezmer Music, 1912-1926.
Autres sources:
-Baumgarten Jean, “Les traditions orales des batkhonim en langue yiddish,” in Linguistique des langues juives et linguistique générale, Paris, 2003, pp. 349–384.
-Krasney Ariela, “The Badkhn: From Wedding Stage to Writing Desk,” in Polin n° 16, 2003, pp.7–28.
-Lifshits Y., “Badkhonim un letsim bay yidn,” in Arkhiv far der geshikhte fun yidishn teater un drame, ed. Jacob Shatzky, vol. 1, Vilna et New York, 1930, pp. 38–74.
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