La Zone de Résidence (1791-1917): un ghetto à taille inhumaine

En observant la carte de cette zone de résidence, il apparaît que ses frontières et celles du Yiddishland, sans être absolument identiques et confondues, se recoupent et se superposent de sorte que les deux territoires artificiellement crées soient liées dans une histoire commune. Les cartes des dialectes yiddish, des mouvements religieux et politiques permettent de démontrer la corrélation spatiale et historique entre l’évolution de la culture yiddish et la zone de résidence.

Avant même d’être géographiquement délimitée, d’exister en fait comme un espace clos ou presque, la zone de résidence émerge d’abord comme un principe, une idée qui surgit à la fin du XVIIIème siècle, dans l’esprit de marchands moscovites, lorsque ceux-ci commencent à se plaindre auprès du gouvernement du tsar d’un afflux de confrères juifs venus de Biélorussie, région perdue par la Pologne et annexée à l’empire russe en 1772. Ces marchands de Moscou, donc, considèrent d’un mauvais œil cette concurrence qu’ils craignent et jugent déloyale.

L’impératrice Catherine II 2 ordonne dès lors l’expulsion desdits marchands juifs, et profite de l’occasion pour réitérer les principes de législation qui s’appliquent spécifiquement à la population juive. En effet, la loi en vigueur n’admet pas que les juifs résident à l’intérieur même de l’empire, et la plainte des marchands sert de prétexte à leur rappeler, sans que cela soit vraiment nécessaire, qu’ils sont effectivement sur un territoire hostile. En 1791, elle décrète l’existence de la zone de résidence, qui s’étend de la mer baltique à la mer noire et de la frontière occidentale de l’empire au Royaume de Pologne.

La Zone de Résidence-1855

Les statuts de 18043 puis de 18354 délimitent concrètement les régions dans lesquels les juifs sont donc autorisés à s’installer. Les provinces de Lituanie (Vilna, Kovno, Grodno), de Biélorussie (Minsk, Vitebsk, Moguilev), d’Ukraine (Volhynie, Podolie, Kiev, Tchernigov, Poltava, Kherson, and Ekaterinoslav), de Crimée (Tauride), et la Bessarabie, province Moldave, viennent à constituer l’étau spatial, économique et culturel qui enferme désormais les juifs de Russie.

On autorise de plus les communautés juives dans les provinces baltiques du Kurland, de Riga et de Shlok, à continuer d’habiter ces régions, mais la législation précise bien que de nouvelles installations sont rigoureusement impossibles. En dehors de la Zone, d’autres communautés juives sont par ailleurs établies de longue date, notamment dans le Caucase, en Asie centrale et en Géorgie. Ces communautés ne sont donc pas concernées par la juridiction qui s’applique à la Zone de résidence.

Les dialectes yiddish

Au sein de cette Zone, d’autres restrictions sont encore imposées dans la première moitié du XIXème siècle. Ainsi, les juifs ne peuvent s’installer dans certaines villes, telles Kiev, Nikolaïev et Sébastopol, pas plus que dans les villages paysans (provinces de Moguilev et de Vitebsk) ou encore les villages de cosaques (provinces de Tchernigov et Poltava). Destinée à prévenir la contrebande, une autre mesure interdit aux juifs de s’installer à moins de 50 kilomètres de la frontière ouest de l’empire.

Il faut cependant noter que les juifs, quelque soit leurs statuts, sont autorisés à circuler librement au sein de la Zone, un droit qui n’est alors guère partagé par ses habitants d’autres confessions et qui sont pourtant citoyens. De plus, la Zone de Résidence exclu le Royaume de Pologne, alors sous contrôle de la Russie. Les juifs sont donc libres de circuler entre la Zone et les provinces de la Vistule. Les juifs de Pologne restent néanmoins sous le joug des mêmes restrictions que les juifs russes.

Les statuts de 1835 définissent nettement les frontières de la Zone de résidence. Des séjours temporaires, de courte durée, sont acceptés. Sous le règne d’Alexandre II,5 les restrictions s’assouplissent, mais à certaines conditions et pour certaines classes sociales seulement. Pour ceux qui sont considérés comme « économiquement productifs », pour ceux qui remplissent les conditions de l’acculturation culturelle, des privilèges sont accordés. Ainsi de la guilde des marchands (1859), des détenteurs d’un diplôme universitaire (1861) et de vétérans (1862). La modification la plus libérale advient en 1865, lorsque les artisans et les ouvriers de métier, qui représentent alors un cinquième de la population juive, sont autorisés à quitter la Zone. Le poids de la bureaucratie assure cependant de moindres conséquences à ce décret.

Centres hassidiques et misnagdiques
Centres hassidiques et misnagdiques

La Zone de Résidence reste néanmoins relativement perméable. Plusieurs dizaines de milliers de juifs résident à l’extérieur sans le permis adéquat (pravozhitel’stvo: permis de résidence). D’autres jouxtent avec l’illégalité, employés comme ouvriers ou servants tout en occupant un autre métier en parallèle. Les autorités des province de Kiev, de Saint-Petersbourg et Moscou, organisent fréquemment des « chasses » à ces résidents illégaux, ramenés dans la Zone, enchainés et sous escorte militaire. L’expulsion des juifs de Moscou en 1891 reste l’une des actions les plus drastiques opérées dans le cadre de ces remaniements démographiques, et soulève d’ailleurs une critique à travers l’Europe.

Ces expulsions commencent en 1880 et créent un chaos notoire. En réponse à cette situation, le ministre des affaires intérieures, Lev Makov, déclare dans une circulaire que les juifs installés illégalement en dehors de la Zone sont autorisés à demeurer là ou ils sont. Les droits accordés par cette circulaire restent, d’un point de vue juridique, instables, et sont abolis en 1893. Une autre importante modification des statuts survient après les pogroms de 1881-1882. Le ministre des affaires intérieurs d’alors, Nikolai Ignatiev, soustrait aux juifs, dans ses « Lois de Mai », le droit de s’installer dans les zones rurales (exception faite du Royaume de Pologne). L’interprétation de ces lois ministérielles par les autorités locales provoquent de nombreux désagréments pour ceux qui sont concernés par ces mesures.

Sites des pogroms (1881-1884 et 1903-1906)
Sites des pogroms (1881-1884 et 1903-1906)

L’établissement de cette zone de résidence en général et les « Lois de Mai » en particulier sont considérés comme des causes historiques de l’appauvrissement général des juifs de Russie, en particulier à la fin du XIXème siècle. Mais il faut aussi prendre en compte d’autres facteurs, comme l’explosion démographique de la population juive et la concentration d’une population socioprofessionnelle identique et uniforme. De plus la pauvreté au sein de la Zone peut aussi être expliqué par un développement économique instable et inégal au sein de l’empire lui-même.

Toujours dans la seconde moitié du XIXème siècle se développent dans le même temps une presse périodique russe et la « question juive », débattue en Russie comme en Europe. La Zone de Résidence fait, bien entendu, partie de cette question mais il n’y a aucune division précise, d’un point de vue idéologique, dans la sphère politique. D’un côté, les libéraux russes favorisent, à un certain degré, l’émancipation de la population juive et pourtant, le journal le plus libéral, Golos (La Voix) s’oppose à l’abolition de la Zone. La thèse libérale est soutenue par l’argument selon lequel la paysannerie russe serait « dévorée vivante » par l’érudition et le savoir des juifs si ceux-là venaient à pouvoir s’installer ou bon leur semble dans l’empire.

De l’autre, le journal ouvertement judéophobe, publié dans la Zone, Kievlanin, est favorable à son abolition. Ici, l’argumentation repose sur une rhétorique intéressante, selon laquelle l’union fait la force. Pourquoi la Zone devrait-elle être la seule à subir une population juive qui serait plus inoffensive si elle était dispersée dans l’empire, comme « une goutte de poison dans l’océan »?

Birobidzhan, 1930
Birobidzhan, 1930

La situation persiste après 1905, date à laquelle la démocratie parlementaire est introduite en Russie, mais le Tsar promet alors de prendre des mesures concrètes  en faveur des minorités ethniques et religieuses. Réactionnaires et conservateurs s’y opposent, libéraux et progressistes préfèrent repousser le débat, ce qui est tout à leur avantage. Seule la Première guerre mondiale fait évoluer cette stagnation politique. Sous l’impulsion de l’armée, qui suspecte la loyauté des juifs envers la Russie, ces derniers sont expulsés vers l’intérieur, situation que le gouvernement civil n’a d’autres choix que d’accepter.

De fait, la Zone est désormais sans consistance mais de droit, elle persiste comme une réalité historique sans appartenir encore tout à fait au passé. Elle est formellement abolie par le gouvernement provisoire et définitivement dissoute en avril 1919 avec la révolution bolchévique. Mais ce qui disparait avec le règne des Tsars n’est que la Zone elle-même. L’idée, quand à elle, bientôt repris par Staline et son Birobidzhan.

Notes:
  1. En russe: cherta postoiannogo zhitel’stva evreev. En anglais: Pale of settlement. Le terme Pale dérive de l’expression beyond the pale, employée par les anglais pour définir l’Irlande septentrionale qui était, à leurs yeux, considérée comme sauvage.
  2. Sophie-Frédérique-Augusta d’Anhalt-Zerbst (1729-1796), surnommée la « Grande Catherine », devient Tsarine en 1762 et règne jusqu’à sa mort.
  3. Sous Alexandre Ier (1777-1825) qui règne de 1801 jusqu’à sa mort.
  4. Sous Nicolas 1er (1796-185), son successeur, qui règne de 1825 jusqu’à sa mort.
  5. Alexandre II (1855-1881), dit « Le Libérateur », assassiné dans un attentat perpétré par le groupe anarchiste Narodnaïa Volia (Liberté ou Volonté du Peuple).
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