La Société pour la Musique Folklorique Juive (1908-1919)


En l’espace d’une décennie seulement, cette société participe de l’émergence, au sein d’une communauté de jeunes compositeurs judéo-russes, d’un courant musical qui se réclame d’une conception moderne et d’un fort sentiment nationaliste. À l’orée du XXème siècle et dans le contexte d’un intérêt croissant pour le folklore yiddish et le nationalisme juif au sein de l’intelligentsia, Joel Engel, Pesakh Marek2 et Saul Ginzburg3 décident de se consacrer l’étude du folklore musical juif de la Zone de résidence à travers une série d’expéditions ethnographiques, de conférences et de publications. Les deux derniers publient, dès 1901, un recueil intitulé « Yiddish folkslider in Rusland« . Ces efforts initiaux, combinés à l’engagement du compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov, membre du « Groupe des Cinq », professeur au conservatoire de Saint-Pétersbourg (notamment de Joseph Cherniavsky et d’Efrem Zimbalist) et partisan du mouvement romantique nationaliste, encouragent les étudiants juifs de ce dernier à créer cette institution.

Une étape préliminaire, pour ses premiers membres (Lazare Saminsky, Efrayim Shkliar, Solomon Rosowsky, Aleksandr Krein, Mikhail Gnesin et Joseph Achron), est de réaliser rapidement plusieurs expéditions afin de sauvegarder un patrimoine alors en péril et de transcrire les chansons folkloriques yiddish, mélodies klezmer, les nigunim hassidiques ainsi que d’autres musiques traditionnelles juives. Le but est aussi de pouvoir créer des compositions originales de musique de concert inspirées de ce folklore musical transnational, c’est-à-dire de créer une musique « noble » à partir d’une musique « populaire » (cette terminologie n’est bien entendu plus valable aujourd’hui). Les premières compositions issues de ces travaux sont des arrangements simples, mais le style évolue rapidement et gagne en originalité, en complexité harmonique et formelle, jusqu’à refléter un mélange entre le romantisme tardif russe et une esthétique européenne moderne.

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Program for a concert by the Society for Jewish Folk Music in the hall of the public library, Kharkov, Russia (now Khar’kiv, Ukr.), 1913. (YIVO)

En 1910, la Société entreprend une première publication et, après plusieurs concerts, sa réputation s’étend déjà au-delà des frontières de l’empire russe. Des demandes d’adhésion, de copies de partitions et d’autres requêtes viennent bientôt de Zurich, d’Edimbourg, de Baltimore ou de Tel-Aviv. La stabilité et la prospérité de la Société lui permet de créer plusieurs filiales; à Moscou en 1913, à Kiev et à Odessa en 1916; chacune d’elle est en charge de la promotion et du soutient des activités culturelles de la Société. Malgré ses orientations nationalistes avouées, celle-ci parvient à établir un consensus avec les mouvements sionistes et libéraux, la politique s’effaçant aux privilèges des objectifs culturels, tout en leur restant inextricablement liée. Entre 1912 et 1914, ses membres organisent et participent, aux expéditions historico-ethnographiques, dirigées, dans la Zone de Résidence, par Shloyme An-Ski et financées par le Baron Horace Ginzburg.4

La Première guerre mondiale complique considérablement ses activités sans les réduire à néant. Elle fait d’un côté face à certaines difficultés; relatives à la publication ou la communication avec d’autres filiales; mais de l’autre son fonctionnement est maintenu par la direction énergique de Joel Engel, au sein de la filiale moscovite, dont l’autonomie croissante reflète les difficultés de liaison entre elle et Petrograd. La révolution bolchévique de 1917 accélère un peu plus ce chaos et Moscou décide alors de réorganiser son fonctionnement et de s’affranchir, nominalement, pour devenir, en 1918, la Société pour la Musique Juive.5 Immédiatement après sa création, elle amorce la publication de partitions en son nom propre.

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Title page of a publication of Juwal. The cover sheet shows the logo that appeared on the Society’s publications: a star of David enclosing a harp, flanked by a winged lion and a deer, recalling the Biblical verse « Strong as a lion, quick as a deer. »

Les activités de la société persistent malgré ce contexte difficile, dans les deux villes, jusqu’en 1919. Mais au début de la décennie suivante, l’attention portée à la vie politique et culturelle juive s’est déplacée à Moscou. La nouvelle Société pour la Musique Juive s’y organise formellement en 1923. Jusqu’en 1929, elle réalise les mêmes objectifs que l’institution dont elle dérive, à l’exception du fait qu’elle fonctionne avec le soutient et la considération du gouvernement soviétique et dans des conditions politiques, sociales et culturelles radicalement différentes. Elle hérite de solides fondations, sur le plan de l’idéologie culturelle, et continue de promouvoir les compositeurs modernes (Krein, Gnesin, Veprik et Milner) en organisant ballets et symphonies, opéras et mises en scène du théâtre yiddish.

De nouveaux centres culturels se forment bientôt en Palestine, avec Joel Engel et Solomon Rosowsky, et à New-York avec Lazare Saminsky, Leo Zeitlin et Joseph Achron. De sporadiques mais fructueuses tentatives de reconstituer ce modèle institutionnel résulte la naissance de l’Association de Musique Américano-palestinienne en 1932 puis du Forum de Musique Juive en 1939. Toutes deux poursuivent les travaux académiques et les ambitions esthétiques des institutions précédentes jusque dans les années 1960, période à laquelle le Forum se transforme en Société Américaine pour la Musique Juive.6  Il faut attendre l’effondrement du bloc soviétique et l’ouverture des archives de la Société pour que son histoire ressuscite la passion et la curiosité et qu’elle fasse à nouveau l’objet de recherches, de publications et de conférences, aussi bien en Russie et en Europe, en Israël et aux États-Unis.

Notes:
  1. Obshchestvo Evreiskoi Narodnoi Muzyki (en russe), Gezelshaft far Yidisher Folks-Muzik (en yiddish). L’article original est écrit par James Loeffler.
  2. Pesakh Marek (1862-1920), historien et folkloriste.
  3. Saul Ginzburg (1866-1940). En 1903, il participe à la création du premier quotidien russe en langue yiddish: « Der Freynd« .
  4. Goratsii Evzelevich Gintsburg (1833-1909), baron philanthrope, co-fondateur, en 1863, de la « Société pour la promotion de la culture des juifs de Russie ».
  5. Obshchestvo Evreiskoi Muzyki (en russe).
  6. American Society for Jewish Music.
 
Sources:
-Heskes Irene, The St. Petersburg Society for Jewish Folk Music, The Legacy from Russia for Voice and Piano, Tara Publications, 1998, 160p.
-Baker Paula Eisenstein, “Who Was ‘L. Zeitlin’ of the Society for Jewish Folk Music?” YIVO Annual 23, 1996, pp. 233–257.
-James Loeffler, “‘The Most Musical Nation’: Jews, Culture and Nationalism in the Late Russian Empire”, Ph.D. dissertation, Columbia University, 2006.
-Kopytova Galina, Obshchestvo evreiskoi narodnoi muzyki v Peterburge-Petrograde, St. Petersburg, 1997.
-Klára Móricz, “Jewish Nationalism in Twentieth-Century Art Music”, Ph.D. dissertation, University of California, Berkeley, 1999.
-Nemtsov Jascha, Die neue Jüdische Schule in der Musik, Wiesbaden, 2004.
-Weisser Albert, The Modern Renaissance of Jewish Music, New York, 1954.
-Weisser  Albert, The Music Division of the Jewish-Ethnographic Expedition in the Name of BaronHorace Guinzbourg (1911-1914), in « Judaïca, vol.IV, n°1, 1981-1982, pp.1-9.

 

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