L’Institut Prolétarien de Culture Juive (1929-1949)

Cette institut culturel, fondé en 1929, est rattaché à l’Académie des Sciences d’Ukraine (ASU) après la réorganisation de son département de culture juive et de sa présidence. Dans son manifeste, celle-ci se donne pour objectif de « conduire une lutte contre la science et l’idéologie bourgeoise nationaliste juive ». Depuis 1924, une institution similaire lui préexiste à Minsk. La pérennité de ce centre culturel attaché à l’Académie des Sciences de Biélorussie encourage donc la création d’un institut, sur le même modèle, en Ukraine, qui concentre par ailleurs une grande partie de la population juive de la Zone de Résidence. Cet institut est organisé et dirigé en premier lieu par un professeur d’histoire énergique et ambitieux du nom de Yoysef Liberberg.2

Suite à la création de cet institut, une bataille éclate entre Minsk et Kiev pour le transfert de biens culturels (historiques et ethnographiques), qui sont alors partagés entre Moscou et Leningrad (Saint-Pétersbourg). Liberberg obtient, grâce au soutient du Ministère de l’éducation, que ces matériaux soient transférés dans son nouvel institut. L’acquisition est inestimable et d’envergure: 50.000 livres, 10.000 manuscrits en hébreu et en arabe, plus de 4.000 volumes provenant de la bibliothèque de la Société Juive d’Histoire et d’Ethnographie. S’ajoutent à ces collections les archives ethnographiques et musicales des expéditions de Shloyme An-Ski. La section juive de l’Académie biélorusse n’obtient au final qu’une partie relativement insignifiante de cette collection.

Liberberg s’engage ensuite pour que son institut soit reconnu par le gouvernement soviétique comme le principal centre de recherche de culture juive en URSS. Son unique obstacle, mais de taille, est alors un autre département de l’ASU, la Commission d’Archéographie et d’Histoire Juive. La section juive du parti communiste, l’Evsektsiia, donne son soutient à la présidence de cette commission, qui choisit ses membres sur recommandations du parti. Liberberg décide donc de mener une campagne contre cette commission et obtient sa dissolution en 1929. Elle est par la suite remodelée sous l’égide de l’IEPK.

Award issued by the Institute of Jewish Proletarian Culture to visiting scholar Kalman Marmor for exceeding the production plan, Kiev, 1930s. (YIVO)
Diplöme délivré par l’Institut à Kalman Marmor, visiting scholar, Kiev, 1930s

Suite à cette victoire, l’institut surpasse dès lors en dimension les centres de culture juive en Ukraine et en URSS. Son fonctionnement est assuré par d’excellents soutiens financiers et, jusqu’en 1944, des contacts avec d’autres centres à travers le monde sont établis. Son rayonnement est maintenu par la fréquentation de linguistes, de poètes et d’écrivains venus de grands centres culturels européens (Moscou, Kiev, Minsk et Lviv). Divisé en six départements; histoire, philologie, ethnographie, littérature, pédagogie, économie et société; cet institut est en outre fort de ses archives centrales de la presse juive et d’une imposante bibliothèque scientifique. À partir du milieu des années 1930, Nokhem Shtif3 prend le relais de sa direction. L’institut publie au cour de son existence deux journaux: Di Yidishe Shprakh et Visnshaft un Revolutsye.

En 1936, l’IEPK est contraint de fermer ses portes et plusieurs de ses membres, accusés d’une affinité avec la pensée trotskiste, sont arrêtés. Le Parti communiste crée alors un Bureau d’Études aux effectifs réduits qu’il maintient sous son contrôle et dont le directeur est désormais un éminent philologue, Elye Spivak.4 Au milieu de cette refonte, les chercheurs préparent une collection de chansons folkloriques juives et un dictionnaire russe/yiddish édité par E. Spivak et Moyshe Shapiro, mais celle-ci n’est publiée qu’en 1984.

Entre 1941 et 1944, ce Bureau d’Études, comme l’ASU dans son ensemble, est évacué à Ufa, dans les monts de l’Oural. Après la Seconde guerre mondiale, il reste l’unique centre de recherche de culture juive en Union soviétique et le peu de membres qui résistent jusque là aux pressions idéologiques et à la tutelle oppressante du Parti concentrent leurs efforts pour diffuser, populariser et développer la langue, la littérature et le théâtre, collecter et étudier le folklore, traduire les œuvres yiddish en ukrainien et en russe. La campagne antisémite d’après-guerre, organisée par Staline, achève ce qui reste de la culture juive en Russie. En première ligne, les chercheurs sont accusés de nationalisme bourgeois, d’organiser des réunions avec Ben-Zion Goldberg, éditeur du journal yiddisho-américain Der Tog, et enfin de publier des travaux aux États-Unis. L’institut connait une fin aussi tragique que brutale. Il est dissout en 1949 par un décret de l’ASU et Spivak, alors toujours directeur, est arrêté. Ce dernier est mort dans une prison de Moscou l’année suivante, assassiné lors d’un interrogatoire, probablement sous la torture des sbires du régime communiste.

Notes:
  1. En russe: Institut Evreiskoi Proletarskoi Kul’tury (IEPK). L’ auteur original de cet article est Vladimir Bilovitsky. La traduction du russe à l’anglais est de Michael Aronson.
  2. Yoysef Liberberg (1898–1937), journaliste, historien, activiste yiddish, partisan de l’Organisation Sioniste et promoteur de l’installation des juifs au Birobidzhan. Il est mis à mort sous le régime soviétique, accusé de trotskisme et de nationalisme bourgeois.
  3. Nokhem Shtif(1879-1933) philologue, historien et activiste politique né à Rovno (Ukraine).
  4. Elye Spivak (1890-1950), linguiste né à Vasilkov (Ukraine).

 

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