Stempenyu: le violon déchu de Tarapeska

Dans la littérature yiddish, les klezmorim ont rarement fait l’objet d’une attention particulière. Leurs présences ornent parfois les récits qu’ils agrémentent en personnages satellites et accessoires. Or, pour son premier roman, écrit en 1888, Sholem Aleichem décide de rectifier cette injustice et fait d’un klezmer son héros tragique. Triste destin que celui de Stempenyu, le violon de Tarapeska. Sa virtuosité, qui le vouait pourtant à une vie extraordinaire, est éclipsée par une destinée injuste et poignante. Stempenyu est l’une des premières rock star, et peut-être la seule, de la littérature yiddish. Il est d’ailleurs devenu une figure légendaire parmi les klezmorim. Après la parution et la diffusion du roman, de nombreux musiciens ont revendiqué un lien de parenté avec lui, chacun contribuant à étoffer cette légende du virtuose errant, ajoutant encore à la fiction d’innombrables anecdotes et fantaisies, si bien qu’au final, son existence même reste enveloppée d’une brume impénétrable.

Néanmoins, au-delà d’une narration brillante, presque naïve; c’est rappelons-le son premier roman; l’auteur nous propose d’en savoir davantage sur ces musiciens folkloriques. En effet, dans la dédicace qu’il offre à Sholem Yankev Abramovich (1836-1917), considéré comme le grand-père de la littérature yiddish Sholem Aleichem confie avoir étudié ces personnages et leurs modes de vie, expressions et habitudes, leurs rôles et fonctions dans la société yiddish traditionnelle, la méfiance que celle-ci conserve à leur égard ou les honneurs qu’elle leur accorde à l’occasion. Le portrait de Stempenyu, de sa lignée, de son orchestre, dessine ainsi les contours d’une réalité historique qu’il a voulu la plus fidèle possible et probablement représentative de son temps.

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En prélude, l’auteur livre le yikhes de Stempenyu, sa lignée, qui remonte jusqu’à son arrière-arrière grand-père, Ephraïm Fidl, et introduit ainsi notre héros comme étant le dernier descendant d’une longue dynastie de musiciens. De la même manière, le kapelye de Stempenyu est dépeint comme un orchestre dont la composition révèle une norme à la fin du XIXème siècle. Ses musiciens; Shnayer-Mayer, second violon, Leibess à la clarinette, Chaikel à la flûte, Mischa au poyk; accompagnés de plusieurs apprentis, parlent entre eux le klezmer-loshn, l’argot secret des musiciens qui leur permet de parler d’argent et de femmes, entre autres sujets, sans être soupçonnés. Entre deux mariages, ils battent la campagne et vivent de cartes, de liqueurs, de pain et de farces.

Le génie de Stempenyu est sans égal; le quart du roman est consacré à souligner ce fait;  et il serait même question d’un pacte qu’il aurait passé avec le diable, affabulation évoquant la légende de Robert Johnson, pionnier du blues du Mississipi. À quinze ans, il brise les espoirs de son père, qui voyait en lui la permission d’une retraite paisible, et part à l’aventure, curieux de voir le monde. Il descend jusqu’à Odessa avant de revenir dans la région de son village. Chemin faisant, il bâtit sa réputation et dans le Yiddishland se répand la lente rumeur d’un jeune prodige et de son violon. Stempenyu ressemble, mais de loin seulement, au Casanova de Zweig, dans lequel se mêlent être et paraitre, légèreté et profondeur, exubérance et discrétion. Ami fidèle et amant fougueux, il sait s’adapter aux lieux, aux situations, aux individus comme à son temps. Filou charmant, dandy magicien, vagabond insouciant, il vit en philosophe de la jouissance. Adulé jusqu’à la vénération par toutes celles et ceux qui l’ont entendu, il est jalousé, parfois jusqu’à l’insulte ou la menace, par ses homologues moins talentueux.

Car, en général, la vie des klezmorim n’est pas des plus aisés. L’auteur en convient, et les recherches en cette matière l’ont suffisamment confirmé, entre la faim, l’errance et les restrictions multiples, les virtuoses provoquent chez la concurrence l’inimitié et doivent faire preuve d’une générosité en conséquence pour compenser le monopole qu’ils détiennent lorsque l’opportunité d’un mariage se présente. Sur ce point, Stempenyu remplira toujours son office avec prodigalité. Cependant, d’infimes imperfections viennent ça et là compenser ses qualités musicales et spirituelles. Son absence totale d’éducation scolaire, par exemple, transpire dans la lettre enfantine qu’il écrit à Rachel. C’est d’ailleurs cette propension à aimer sans réserve ni souci des répercussions qui le mènera finalement à sa perte. Dans chaque village, une jeune fille, à laquelle il promet monts et merveilles, l’attend. Est-ce par cruauté ou par vice? Certes non, Stempenyu s’oppose en cela à Don Juan. Il est simplement incapable d’aimer sans d’oublier aussitôt. Loin des yeux, loin du coeur. Son amour, bien que sincère, n’en est pas moins fugitif. L’errance est sa compagne dévouée, l’attachement le spectre de sa liberté.

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La vie de Stempenyu, donc, s’écoule avec douceur jusqu’à ce que le hasard d’une rencontre malencontreuse provoque sa ruine. Éconduit par la seule femme qu’il aime, il devient captif d’une autre. La première, Rachel, est une belle jeune fille qui s’ennuie dans son mariage avec Moshe-Mendel. La seconde, Freidel, surnommé la Noire, cupide et malhonnête, qui épousera Stempenyu après l’avoir pourchassé afin de s’assurer que les promesses, qu’il avait répétées mille fois à tant d’autres, soit respectées. Rachel, mariée à l’ennuyeux Moshe-Mendel, résiste à l’envoutement, à la fascination provoquée par le musicien, au désir réciproque dont l’apogée sera une rencontre secrète, incarne, à travers sa constance, sa pureté, les nobles vertus de loyauté et de fidélité. Sa Némésis n’est quant à elle que bassesse et vénalité. On pourrait ainsi la rapprocher d’un thème classique dont la littérature yiddish s’est parée dès ses premiers soubresauts: l’infernal féminin. En effet, Freidel est à mi-chemin entre la sorcière et la démone. Ce qui la rend plus exécrable encore, c’est qu’elle est humaine dans sa condition et infâme, infiniment perverse dans ses paroles et ses actes.

Le tragique est précisément dans l’opposition de ces deux femmes et de leurs caractères respectifs. Celle que Stempenyu aimait lui a résisté, malgré la fascination qu’elle éprouvait, et s’est refusée à lui. Et celle qui ne méritait pas Stempenyu a réussi à l’épouser. Il est ainsi condamné à subir ce mariage, cette femme incapable d’aimer, si ce n’est le gain de son époux qu’elle lui soutire impitoyablement pour assouvir son vice, et à vivre dans le souvenir d’ une romance fanée avant d’avoir éclose. Voilà quelle est la déchéance d’un virtuose, qui, patient et résigné, sera contraint d’attendre, avec la mort, que la substance de son âme soit entièrement dévorée par Freidel la Noire, ce monstre aux formes délicieuses.

Ce roman est-il un conte, une parabole, une fable? Y a-t-il une morale à tirer de cette sombre aventure. Sholem Aleichem décide de livrer le fin mot de l’histoire en s’adressant directement aux lecteurs. Certaines femmes ne rêvent pas de folles aventures, de romances enflammées, et certains musiciens, malgré leurs talents et leurs charmes, tombent dans les griffes d’êtres malfaisants, voilà tout. Le monde dans lequel Stempenyu évolue est indéterminé, amoral. La structure éthique du judaïsme en est absente, ce en quoi cette histoire est empreinte d’une véritable modernité. Il n’y a dans ce roman ni punition ni rétribution, humaine ou divine, mais seulement la contingence. L’amour, le plaisir et la liberté lui ayant été arrachées, il ne reste alors à Stempenyu que son violon. Il perd peu à peu ce goût à la vie, cette flamme hédoniste qui le caractérisait. Lui qui savait créer des univers par le glissement de son archet, il devient une âme en peine que seule la musique sépare du néant.

 

jake shulman-ment

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