Cultures et musiques juives: un tour du monde des festivals

Préparez vos valises, nous allons survoler les continents à la découverte des célébrations estivales. Produits de la modernité, les festivals reflètent en tant que tels l’évolution des mentalités, des individus et des communautés qui y participent, les villes qui les accueillent, les institutions publiques et privées qui les soutiennent. Le temps d’une journée, d’une semaine ou d’un mois, ils permettent de créer un amalgame entre innovations et traditions. Concerts et conférences, ateliers et jam sessions, les perspectives esthétiques et intellectuelles de ces évènements se déclinent selon une multitude d’options et de formules selon des données sociales et politiques et religieuses. Mais les festivals de cultures juives, bien que toujours centrés sur des enjeux culturels et artistiques, sont confrontés à des problématiques qui leurs sont particulières, en fonction de l’époque et du lieu. Ainsi, les enjeux divergent au Canada, en Allemagne ou en Israël. Dans les années 1980 ou 2010, ils soulèvent différentes critiques relatives à l’histoire du judaïsme, aux contextes multiculturels ou à la revitalisation du yiddish. Les festivals accompagnent surtout un nouveau mode de performance, explorent de nouveaux moyens de transmission, participent du devoir de mémoire, engagent les festivaliers à s’initier et à partager, entre plusieurs générations, leurs histoires et leurs  passions communes.

On s’étonnait, lors des premières éditions du festival de Cracovie (1988)1 qui permit néanmoins de faire revivre l’ancien quartier juif de Kazimierz, d’assister à une réappropriation accompagnée d’une sorte de caricature de la culture yiddish produite par des artistes qui lui étaient extérieurs. La revitalisation introduit donc, par l’intermédiaire de moments festifs, des questions d’aliénation, de légitimité et de culpabilité mais aussi de problèmes relatifs aux rapports entre culture et religion, à la tolérance et au pardon.

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Si dans certaines villes, comme à Toronto (1995) ou Budapest (1997), les festivals de cultures juives n’engendrent ni méfiance ni réticences, on pourrait néanmoins citer l’exemple de Weimar (1999) dont le directeur artistique et ancien accordéoniste de Brave Old World, Alan Bern, reconnaissait dès le début l’aspect cathartique de cette expérience. Chaque été, cette ville devient pour les participants un lieu d’immersion dans tous les aspects de la culture yiddish mais aussi un véritable symbole. Lors de ces festivals, toutes les formes artistiques; poésie, théâtre, cinéma, peinture et littérature; offrent un florilège des beautés liées au judaïsme, que ce soit par le contenu ou le message que transmettent les œuvres et les artistes.

En ce qui concerne les festivals de musiques juives, on pourrait essayer d’établir une distinction entre les plus modestes, qui s’appuient sur une participation régionale ou nationale, tels ceux qui foisonnent aux États-Unis; Berkeley (1985), Washington (1999), Boston (2002) ou encore Pittsburg (2004); et ceux qui visent à attirer la communauté internationale des musiciens: Lyon (2008), Fürth (1988) et Leeds (2000) ainsi que le festival espagnol de musiques séfarades, à Córdoba (2002). Mais on pourrait aussi bien établir une distinction de nature entre les festivals, consacrés aux musiques juives en général, à un genre musical défini ou à une hybridation entre deux styles musicaux.

Certains directeurs de programmation préfèrent que s’expriment dans un espace commun toutes les musiques juives. Ainsi de Londres (1990), Carpentras (1999), Bruxelles (2006) et Montréal (2009). D’autres privilégient certains métissages et cibles des interactions spécifiques. Depuis le swing jusqu’à l’électro en passant par le classique, les musiques juives s’ouvrent inlassablement à toutes les formes d’hybridations. Dans cet ordre d’idée,  le GoldenFest de Brooklyn permet de rassembler, dans une immense masure aux salles innombrables, les folklores musicaux balkaniques, grecques, turques et yiddish. De même Paris accueille, mais fallait-il le rappeler, l’incontournable Jazz’n Klezmer, dont la « bal mitzva » a eu lieu l’hiver dernier. Créé en 2001 à l’initiative d’Albert Kadouche, c’est Laurence Aziza qui, depuis 2007, insuffle l’énergie que le festival répand dans toute la capitale.

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La musique klezmer d’ailleurs est au centre de la multiplication incessante des festivals dont le point de départ est celui du KlezKamp, organisé par Henry Sapoznik. Le festival a fêté, en décembre, ses trente ans et sa dernière édition dans les Catskills, une région montagneuse au nord de l’état de New-York. Passons de l’autre côté de la frontière et arrêtons nous à Lantier, ou est organisé KlezKanada (1996), dans un cadre paisible de la province québécoise, pour s’immerger dans la culture yiddish. La danse traditionnelle ayant pris une ampleur sans précédant, Steve Weintraub a décidé de lancer pour cette édition un cour intensif à l’intention de ceux qui désirent apprendre à diriger shers et kozatchoks.

En Israël, Safed célèbre depuis 1987 cette tradition musicale et le répertoire hassidique du Mont Méron, implantés depuis l’immigration des communautés juives d’Europe orientale et de Russie. Citons encore le Klezfest, qui a séduit de nombreuses villes parmi lesquelles Saint-Pétersbourg (1997-2008), Lviv (2009) et Denver (2010). Depuis 2012, une édition est aussi organisée au Centre Sholem Aleichem du Bronx. Cette formule est souvent organisée par intermittence, comme à Londres, avec le Jewish Music Institute et sa directrice artistique, la violoniste Sophie Solomon.

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Descendons maintenant en Amérique latine. Entre 2008 et 2012, Klezfiesta a constituer l’occasion  de replonger Buenos Aires dans les fusions entre musique yiddish, tango et plus récemment la cumbia, très en vogue chez les adeptes du métissage. Avec l’aide de Frank London, trompettiste des Klezmatics, Nicole et Edy Borger décidèrent d’importer le concept  pour tenter l’expérience au Brésil. Grâce à ce trio et en prenant le relais du voisin argentin, le Kleztival de  São Paulo va désormais sur sa cinquième année.

Enfin, je remonte aux États-Unis pour une brève introduction au Klezmerpalooza, organisé par les orchestres des universités américaines. La première édition avait eu lieu à Yale (1999), suivie de Brown (2000) et Princeton (2001). Plus récemment, Columbia s’est chargé des festivités. Notons au passage que les universités, et parmi les plus prestigieuses (celles que j’ai cité font toutes partie de l’Ivy League)2 constituent, depuis les premières initiatives d’Hankus Netsky, un immense vivier de nouveaux talents. J’ai moi-même eu le privilège d’en rencontrer quelque uns au sein du Columbia Klezmer Band, dirigé par Jeff Warshauer. En attendant que la Sorbonne organise son propre Klezmerpalooza, j’espère que ce rapide aperçu vous aura donné envie de poser vos bagages pour profiter pleinement du festival qui vous conviendra le mieux. Le meilleur moyen de profiter de la belle saison, croyez-en votre guide, c’est de la passer en musique.

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Notes:

  1. Les dates entre parenthèses signalent la première édition d’un festival.
  2. La « Ligue du Lierre » en français, regroupe depuis 1954 sept des universités américaines les plus réputées.

Bibliographie sélectives

-Gruber Ruth E., The Kraków Jewish Culture Festival, in « Polin, Studies in Polish Jewry, vol. 16: Jewish Popular Culture in Poland and its Afterlife« , 2003, pp.357-370.

-Malcolm Miller,  A Musical Banquet: The Tenth London International Jewish Music Festival, in ‘’Musica Judaica’’, vol. 15, 2000-2001, pp. 111-118.

 

 

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