Dave Tarras (1898-1989): le Benny Goodman du Klezmer

Depuis son village natal en Ukraine et jusqu’à Brooklyn, Dave Tarras fut dès l’enfance destiné à devenir le plus célèbre des klezmorim. Il a joué dans les armées du Tsar et de Roosevelt, il a connu l’âge d’or et résista au déclin de la radio yiddish et de l’industrie musicale. Il a côtoyé les plus grandes stars du monde yiddish new-yorkais, musiciens, compositeurs et acteurs. Il détrôna Naftule Brandwein et devint le roi de la clarinette klezmer, le pilier de la musique yiddish-américaine et un passeur culturel majeur pour les klezmorim contemporains. Virtuose de la musique klezmer, son héritage fut assuré par les milliers de musiciens qui, toujours subjugués par ses prouesses et ses subtilités techniques et mélodiques, furent enclins à reprendre son répertoire et à finalement s’incliner devant l’élégance inégalable du maitre. Tarras et Brandwein avaient le même tempérament, la même arrogance, la même sévérité avec leurs musiciens. Mais Tarras savait lire et transposer la musique et accepta de se syndiquer. Naftule avait des problèmes d’alcool, une nature hédoniste chaotique et des fréquentations douteuses. Il résulta que Tarras fit une carrière florissante en collaborant avec les plus grands, alors que Naftule, par deux fois déchu, devint le prince du klezmer underground.

Dave Tarras est né le 20 mars 1898 à Ternovka, dans l’ancienne Russie impériale. Son père, Rakhmiel, tromboniste et badkhn, l’initia très jeune à plusieurs instruments : balalaïka, mandoline, cobza1 et flûte. À dix ans il entra dans le kapelye familial dans les mariages juifs et chrétiens. À treize ans, son père l’envoya pour quelques semaines à Ouman, en Ukraine centrale. Il y apprit d’un professeur les rudiments de la clarinette et des hassidiques les nigunim. En 1915, il fut enrôlé dans l’armée du tsar Nicolas Ier et intégra l’orchestre militaire. Remarqué par ses supérieurs, dont il vint à distraire les soirées, il obtint en contrepartie un traitement de faveur. Sa solde de simple soldat fut décuplée et les officiers s’assurèrent qu’il ne vit jamais les combats.

Dave Tarras

En 1918, il fuyait la révolution bolchévique, les pogroms et l’armée. Avec une chance insolente; un officier le trouva caché dans un wagon et, ayant reconnu l’artiste, garda le silence; il parvint à New-York en 1920. À Ellis Island, sa clarinette fut détruite par les fumigations, et il dût attendre un an avant de pouvoir en acheter une nouvelle. Entre temps, il fut engagé comme fourreur chez son beau-frère. Son premier mécène sera un klezmer de la communauté yiddishophone, un ami de son cousin, Sam Ash, qui publiera en 1932 une doina, la première composition de Tarras, et qu’il distribuera dans son magasin de musique. Celui-ci l’embaucha d’abord pour jouer dans les mariages sur Hopkinson Avenue.

Un soir de 1923, Tarras rencontra Joe Helfenbein, qui l’introduisit pour un concert de charité au syndicat des musiciens juifs.2 Ce dernier, alors percussionniste de Joseph Cherniavsky, proposa de remplacer Brandwein par Tarras pour une série de concert à Philadelphie puis dans le Bronx. La paye était séduisante et Tarras décida, ce qu’il pensait impossible, de tenter une carrière de musicien. Toujours avec Cherniavsky, il enregistra pour RCA Victor la musique du Dybbuk. Il fut alors contacté par Moe Nodiff, de Columbia Record, sur les conseils d’Abe Schwartz, pour enregistrer avec lui des morceaux polonais, grecs, russes et yiddish (à cette époque, il recevait entre 40 et 80 dollars par session contre 250 pour Naftule).

tarrasa-flyer

En 1925, Alexander Olshanetsky engagea Tarras pour sa pièce A Nakht in California, où il rencontra le célèbre Aaron Lebedeff. En même temps, il fit une série d’enregistrements, en tant que chef d’orchestre, avec le Columbia Greek Orchestra. En 1927, il fut invité à rejoindre le Boibriker Kapelle dans un vaudeville yiddish sous la direction de Hirsch Gross. En 1928, il réussit à obtenir une place au sein de petits orchestres symphoniques pour les films muets de la Fox et la Paramount. Il y interpréta notamment le Rhapsody in Blue de Gershwin. En 1929 commençait l’âge d’or de la radio yiddish. Le Boibriker Kapelle, Molly Picon, Irving Grossman et d’autres personnalités du théâtre yiddish se produisirent tous dans la première émission yiddish jamais diffusé sur la jeune CBS : The Jewish Day Radio Concert. Mais, avec la dépression, les musiciens durent faire preuve de ténacité. Dans la même journée, Tarras pouvait ainsi enregistrer dans les studios le matin, participer à une émission de radio l’après-midi avant de jouer dans telle ou telle soirée de mariage, de landsmanshaft ou du syndicat. 

La fin des années 1930 marqua pour Tarras le début d’une période faste. En 1937, alors que Benny Goodman enregistrait avec Martha Tilton le très yiddish Bay Mir Bistu Sheyn, Dave Tarras devint, grâce à Abe Ellstein, la clarinette officielle de l’émission populaire Yiddish Melodies in Swing ou il enregistra avec les Barry Sisters. Il était de plus le directeur musical d’une station locale de Brooklyn, la WBBC. Entre 1938 et 1941, il enregistra encore avec Al Glaser et son Bukovina Kapelle pour le label Decca. En plus de ses activités, Tarras composa, ou retranscrit, plusieurs dizaines de morceaux qu’il consigna dans les cahiers conservés aux archives du YIVO. La majorité de ses compositions, destinées aux labels et à la radio, furent déposées entre 1939 et 1946 auprès de la Colonial Music Publishers Company. Dans les années 1950 et 1960, la culture yiddish-américaine déclina avec l’assimilation et la nouvelle génération, et son public fut réduit aux juifs orthodoxes dont l’immigration massive permit justement aux klezmorim de renouveler leurs audiences. Bien que Dave su parfaitement assimiler les musiques populaires américaines, il ne put jamais se départir de cette sonorité yiddish qui fit ses premiers succès.

Tarras fut le dernier et le plus brillant des klezmorim de l’ère de l’immigration et devint finalement le pilier du mouvement des bale-kulturniks. En 1971, Giora Feidman lui rendit plusieurs fois visites, ses enregistrements ressurgirent avec Henry Sapoznik et Walter Feldman. En 1978 et 1979, le Balkan Arts Center3 organisa une série de concert, réunissant son ancien trio avec Sammy Beckerman et Irving Graetz. Pendant plusieurs années, sa petite maison de Brooklyn fut constamment assaillie de musiciens, de journalistes et d’historiens, tous souhaitant voir le dernier klezmer de l’ancien monde.  En 1984, cinq ans avant sa mort, il fut nominé par Ronald Reagan pour recevoir le National Heritage Folk Life Award, la plus haute distinction pour un musicien folk. Il confia un jour à son protégé, Andy Statman, une histoire amusante entre anecdote et légende. Dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, sa clarinette était la seule à rompre le silence qui régnait. Lorsqu’il arrêta de jouer, on entendit, au-delà du No Man’s Land, l’ovation des soldats ennemis. Voilà l’histoire d’un homme qui a vécu toute sa vie par et pour la musique et qui a survécu aux guerres, aux révolutions et aux pogroms du XXème siècle grâce à cette musique. Alors, aux armes, musiciens!

Dave Tarras 1

Notes :

  1. Cobza : version roumaine du oud importé par les Ottomans et joué avec un plectre.
  2. Progressive Musicians Benevolent Society, local 802. Sur les syndicats, voir l’article de James Loeffler : Di Rusishe Progresiv Muzikal Yunyon N°1 fun Amerike, The first klezmer union in America, in Mark Slobin, American Klezmer, its roots and offshoots, pp. 35-52.
  3. Aujourd’hui le Centre des Musiques et Danses Traditionnelles, dirigé par le tsimbaliste Pete Rushefsky

Sources :

-Strom Yale, Dave Tarras, The King of Klezmer, Or-Tav Music Publications, Israël, 2010, 128p.

Joel Rubin: The Art of the Klezmer-Improvisation and Ornamentation in the Commercial Recordings of New York Clarinettists Naftule Brandwein and Dave Tarras 1922-1929.

Joel Rubin:  What a jew means in this times-Naftule Brandwein, Dave Tarras and the shifting aesthetics in the contemporary klezmer landscape, University of Virginia, 16p.

Discographie:

 Dave Tarras, Master of Klezmer Music vol. I, Original Recordings 1929-1949, Global Village, 1989.

Dave Tarras, Music for the Traditional Jewish Wedding, Center for Traditional Music and Dance, Brooklyn, USA, 1978.

Dave Tarras, Yiddish-American Klezmer Music 1925-1956, Yazoo Records, 1992.

Yiddish Radio project, Stories from The Golden Age of Yiddish radio, Sound Portraits Productions Inc., 2002.

1 Comment

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  1. Vous êtes certain que c’est en compagnie de Benny Goodman que les Andrew Sister enregistrèrent en 1937  » Bay Mir Bistu Sheyn  » ? Benny Goodman l’a bien enregistré en 1937 mais au sein de son propre quartet et quintet (deux prises différentes) et la chanteuse était Martha Tilton…

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