La guilde des klezmorim: une institution salutaire.

Lorsque j’étais à New-York, j’ai rendu visite à Naftule Brandwein et à sa femme Dora au cimetière juif du Queens, dans le carré de la Musical Progressive Benevolent Association. Ce qui prouvait, entre parenthèse, que Naftule l’insoumis avait finalement accepté de se syndiquer. Cette association fut l’héritière des guildes que les musiciens juifs avaient développé en Europe à partir du XVIème siècle. Les communautés juives, qui participaient activement aux économies locales, étaient parvenu, lorsque la possibilité leur était offerte, à intégrer le système féodal dans lequel la plupart des corps de métier avaient leurs guildes.1 Les musiciens, qui souffraient de la pire réputation, et d’un statut économique et social équivalent, ne pouvaient alors se permettre de déroger au corporatisme. Les klezmorim n’étaient donc pas toujours les indépendants libertaires que l’on s’est plu à décrire. Ils étaient aussi des acteurs spécialisés de la culture yiddish intégrés à une structure sociale qui leur donnait droits et devoirs.

Les villes avaient souvent des musiciens officiels, engagés comme employés municipaux, statut duquel les juifs étaient bien sûr exclus. Ils créèrent donc leurs propres guildes. Celles-ci offraient une protection face à leurs équivalentes chrétiennes et au pouvoir politique, garantissaient les intérêts économiques individuels et dispensaient une éducation religieuse, donc intellectuelle, améliorant ainsi le statut de leurs membres. Elles occupaient de plus une fonction centralisatrice et servirent en cela de soutien à l’urbanisation des musiciens errants. Elles assuraient enfin à leurs membres et leurs familles un enterrement religieux et une sépulture convenable. Sur une pierre tombale du cimetière juif de Prague, une épitaphe indiquait par exemple : « Vendredi, 22 Sivan 5428 (1668). Ci-gît le ‘Mannaflasche’, le musicien Abraham, fils de Hirsch Rubia l’ancien: il était membre de la guilde dont les musiciens jouaient à la synagogue pour l’inauguration du Shabbat. »

Ces guildes servaient aussi d’interfaces de négociation entre les musiciens chrétiens et juifs, ainsi qu’entre ces derniers et leurs clients. German Goldenshteyn2 expliquait ainsi le processus tripartite: « Engager un orchestre de klezmorim n’était pas toujours un simple procédé. Pour s’assurer les services d’un kapelye, le père de la mariée négociait avec le chef-d’orchestre. Celui-ci négociait ensuite avec le responsable de la guilde locale, s’il y en avait une, sinon avec les klezmorim locaux, dans le cas ou son kapelye venait d’une autre région. Souvent, les musiciens laissaient en gage une certaine somme ou un objet quelconque, afin de sécuriser le contrat. Dans un monde ou aucune confiance n’était accordée aux musiciens, cette méthode était considérée comme la seule viable pour s’assurer que les musiciens honoreraient leur présence au mariage. »3 Et cette méfiance était bien justifiée, puisqu’il arrivait fréquemment que des querelles éclatent entre musiciens juifs et chrétiens, ainsi qu’entre klezmorim et badkhonim. Dans son article, Ezekiel Lifschutz rapportait qu’en 1805, selon les documents de la guilde de Minsk, les klezmorim eurent une altercation avec un badkhn nommé Isaac. Ils furent exclus de leurs fonctions par les autorités religieuses pour cet excès de violence ainsi que pour avoir eut recours à l’administration locale pour régler ce litige.

La première guilde des musiciens juifs fut celle de Prague, dont la communauté juive, sujette à la clémence des puissants, prêtait alors au développement de nombreuses guildes. Celle des musiciens, vraisemblablement crée autour de 1558, prit pour emblème le violon. Dans son article, Gerben Zaagsma relatait l’épisode de l’archevêché et de l’édit qui le rendit célèbre. C’est en effet à l’occasion d’une confrontation entre les musiciens chrétiens et juifs que la guilde fut mentionnée pour la première fois dans les archives municipales. En 1641, l’archevêque octroya aux musiciens juifs le droit de jouer pour les mariages chrétiens ainsi que lors d’autres festivités religieuses non-juives. De pétition en pétition, la révolte des musiciens chrétiens engagea l’action du conseil municipal et même…de l’empereur, Ferdinand III de Habsbourg (1608-1657). Les privilèges accordés furent ainsi repris aux musiciens juifs en 1651, sans que les rivalités ne se dissipent. Entre temps, un nouvel édit de l’empereur renforça les pouvoirs des guildes juives, dont celles des musiciens. Cette décision s’appuyait sur leur excellente réputation ainsi que sur un argument d’ordre économique, selon lequel les pauvres musiciens n’avaient d’autres ressources que leur musique. Les chrétiens s’y opposèrent encore une fois, prétextant que les juifs dénaturaient la musique. En 1695, finalement, le gouvernement autrichien établit au sein des guildes une régulation plus stricte, prévue pour anticiper d’autres problèmes. Si l’institutionnalisation encourageait la centralisation et l’urbanisation, les musiciens restaient mobiles. Leur présence est mentionnée au carnaval de Dresde, en 1695, et à Leipzig, lors de foires, entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècle. Après plusieurs décennies d’activités, les musiciens juifs de Bohême furent surnommés Di Prager (ceux de Prague) par leurs homologues d’Allemagne méridionale et septentrionale.

Malgré l’existence de telles institutions, qui soutenaient la crédibilité des musiciens et la légitimité de leur profession, ces derniers conservaient pourtant une réputation défavorable et incarnaient toujours les tabous et les interdits d’une société traditionnelle méfiante à l’égard des ménestrels itinérants. Les restrictions persistaient donc. À Prague par exemple, quatre musiciens étaient autorisés pour les mariages et la rétribution contractuelle, dont un document stipulait une somme définitive, interdisait les « pourboires », récoltés ça et là, en particulier lors des tish-nigunim (les morceaux joués à la table des convives). La solide législation imposée par les autorités rabbiniques venait aussi du fait que les juifs ne souhaitaient pas attirer l’attention sur eux. En effet, au XVIIIème siècle, leur position restait précaire, notamment sous le règne de Marie-Thérèse d’Autriche (1740-1780). Leur expulsion de Prague entre 1745 et 1748, serait d’ailleurs liée à une procession démonstrative organisée par la communauté juive et ses musiciens pour la naissance de Josef II (1741-1790).5

L’initiative de Prague servit bientôt de modèle à travers la Zone de résidence. En Bohême comme en Pologne, la liberté culturelle, relativement plus indulgente qu’en Russie, permit aux juifs d’exercer une certaine autonomie et d’organiser des structures sociales indépendantes. Les guildes fleurirent lentement en Galicie, à Lublin et à Lemberg, à Rzeszów, dans la voïvodie des Basses-Carpates, et dans les provinces de Silésie et de Posnanie où certaines communes, telles Leszno et Kępno, accueillirent, entre le XVème et jusqu’au XIXème siècle, une importante partie des communautés juive de Grande-Pologne. Avec la diffusion des idéaux de la Révolution Française et l’abolition progressive des ordres et des castes féodales, les guildes disparurent et furent remplacées par des syndicats, institutions plus modernes qui reflétèrent, surtout aux États-Unis, la popularité des mouvements socialistes révolutionnaires au sein des communautés d’immigrés européens, la transition des économies locales vers un contexte libéral, et plus symboliquement le passage de l’ancien au nouveau monde. L’étude de la syndicalisation des musiciens juifs sera donc la suite logique dans l’histoire institutionnelle des klezmorim.

Notes :

  1. Mark Wischnitzer, History of Jewish Crafts and Guilds, J. David, New-York, 1965, 324p.
  2. German Goldenshteyn (1934-2006), clarinetistte d’origine moldave immigré aux États-Unis en 1994.
  3. Netsky, Hankus, Klezmer : Music and Community in 20th century Jewish Philadelphia, Ph.D dissertation, Wesleyan University, pp.49-50.
  4. Lifschutz, E., Merrymakers and Jesters among Jews, in ‘’YIVO Annual of Jewish Social Science, n.7, 1952, pp.43-69.
  5. Zaagsma Gerben, The klezmorim of Prague : About a Jewish musicians’ guild, in ‘’Groniek Historisch Tijdschrift’’, vol. 143, n°32, décembre 1998, pp. 223-230.
Publicités

1 Comment

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s