De la musique à la politique : les klezmorim et le syndicalisme aux États-Unis

Les klezmorim ont toujours été les électrons libres de la culture yiddish. Leur adhésion aux syndicats américains, héritiers des guildes européennes, fut motivée moins par de profondes convictions que par un besoin mercantile. Néanmoins, il ne faudrait pas non plus sous-estimer l’impact de ces institutions sur la psyché et la vie collective yiddish, ni sur celles des klezmorim de l’ère de l’immigration. Ce bouleversement fut parfaitement illustré en 1902 par le dramaturge Jacob Gordin dans La Sonate à Kreutzer. Le personnage d’Efroym Fiddler y dénonçait un curieux paradoxe: ‘’Gevalt, s’exclamait-il, dans l’obscure Russie, celui qui veut jouer du violon est libre de le faire et ici, en Amérique, il faut demander la permission! […] Moi, un vieux klezmer, je dois subir un examen pour qu’on approuve mes compétences. Et si je suis assez bon pour être musicien, je dois encore payer vingt-cinq dollars pour avoir le droit de travailler. Et, pire encore, alors que je suis déjà un klezmer, je dois attendre qu’on déclare officiellement que j’en suis un. Oy, cela fait déjà quarante ans que je suis un klezmer. Oy, j’ai besoin de manger. Oy, je n’ai pas vingt-cinq dollars.’’ L’injustice qui accablait le vieil Efroym serait bientôt perçue par son fils Grégor comme une opportunité. La transformation des guildes en syndicats reflétait ainsi l’évolution des mentalités et du monde yiddish américain.

Plusieurs facteurs ont contribué au développement des syndicats juifs aux États-Unis. Avant tout, les conditions de travail étaient relativement épouvantables et on pouvait travailler quatorze heures par jours dans les tristement célèbres sweatshops, ces ateliers de la sueur, pour un salaire de misère et sans protection sociale. De plus, le syndicalisme était constamment renforcée par un afflux d’immigrés déjà imprégnés, ou prompt à se convertir – plusieurs ouvrages l’ont montré – aux différents idéaux révolutionnaires, socialistes, communistes, anarchistes, bundistes etc. Confortées par une intelligentsia engagée, ces opinions ont facilement pénétré le prolétariat yiddish, dont les musiciens faisaient indubitablement parti, l’encourageant à se politiser. Enfin, dans une Amérique encore antisémite et xénophobe où les communautés de la société civile étaient catégorisées, les immigrants s’organisèrent de manière exclusive et fragmentée, se réunissant en fonction des langues, des régions et des religions. Les vides de la société libéral furent ainsi compensés par autant de réseaux institutionnels, des organisations culturelles, sociales et politiques pourvu d’un système législatif interne.

klezmer bund flag

Afin de rallier l’opinion populaire, ces mouvements sociaux et politiques organisaient de nombreux bals, parades et autres galas de charité, autant de nouvelles opportunités lors desquels les klezmorim syndiqués avaient préséance. Les journaux annonçaient les évènements et offraient donc une meilleure visibilité aux orchestres et aux musiciens. Le Bund était par exemple soutenu par le Forverts, unique journal yiddish ayant survécu jusque-là, et la Rusishe Progresiv Union par l’Arbayter Tsaytung, un hebdomadaire qui publiait dès 1890, en anglais, en allemand et en yiddish, les comptes rendus des réunions du premier syndicat fédéraliste, créé en 1888 après quelques tentatives infructueuses, The Hebrew Union Trade (Feynikte Idishe Geverkshaftn).

Les syndicats juifs remplissaient, comme tous les autres, de nombreuses fonctions. Ils offraient d’abord un espace d’interaction et de rencontre. Les musiciens et les chefs d’orchestres s’y organisaient, faisaient savoir leurs disponibilités et leurs besoins. Jacob Hoffman témoignait du déroulement de ces réunions qui semblaient légèrement chaotiques: ‘’On s’accordait sur les tarifs, le temps et les instruments, tout était réglé au syndicat.’’ Dans la continuité des guildes européennes, les syndicats agissaient surtout comme institutions judiciaires et régulatrices. En contrepartie d’une cotisation, leurs membres étaient ainsi protégés contre certains abus, en particulier le non-respect des contrats et des rétributions. Certains musiciens et chefs d’orchestres, comme Naftule Brandwein, payaient au-delà des sommes conventionnelles: ‘’L’argent, disait Willie Epstein à propos de ce dernier, n’avait pas de valeur pour lui.’’ D’autres, en revanche, payaient en-deçà des tarifs convenus, voir rien du tout. Or l’octroi de droits ne peut venir sans la menace de sanctions. C’est ce qu’expliquait le trompetiste Samuel Katz à propos de Itzikl Kramtweiss: ‘’J’ai travaillé plusieurs fois avec lui, et il refusait de me payer. J’ai dû le faire expulser du syndicat.’’

Ce fut bien entendu dans la région nord-est que les bastions du syndicalisme yiddish se déployèrent. Les travaux de James Loeffler sur New-York et d’Hankus Netsky sur Philadelphie, ont fourni d’amples ressources. Di Rusishe Progresiv Muzikal Yunyon, le premier syndicat de musiciens juifs, est apparu à New-York en 1889 et comptait après deux ans une centaine de membres. Entre 1895 et jusqu’à la Première guerre mondiale, il changea plusieurs fois de nom, dans une optique manifeste d’anglicisation et d’assimilation (Progressive Musical Union, Liberty Musical Union, Musical Liberty Protective Union), et devint finalement la Musical Progressive Benevolent Association. Son déclin fut cependant rapide car les musiciens juifs intégraient déjà la Fédération Américaine des Musiciens, créée en 1903, et son annexe de New-York, le Local 310, qui devait devenir en 1921 le Local 802, celui de Dave Tarras et de tant d’autres. Le syndicat de Philadelphie, Di Internatsionale Musiker Yunyon, fut créé en 1894. De même, ses membres passèrent, dès que l’occasion se présenta, à la Société Musicale de Philadelphie. Dans les deux cas, les familles immigrées continuèrent, jusqu’aux années 1950, de s’adresser directement, de manière informelle, aux familles de klezmorim. En effet, le syndicalisme restait encore une alternative car certains musiciens parvenaient à garder leur monopole sur les évènements de leur communauté.

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Les papiers de Dave Tarras sont dans les archives du YIVO. On y trouve ses cahiers Sam Ash, une boutique toujours en activité au coin de la 34ème rue et de la 8ème avenue. Les pages sont tamponnées par le Local 802, le syndicat national des musiciens américains

Les recueils de musique juive publiés aux États-Unis dans la première moitié du XXème siècle, comme le Kammen International Fakebook, témoignaient de l’évolution politique du répertoire. Bien qu’ils ne furent pas originellement destinés aux klezmorim mais aux musiciens qui ne maitrisaient pas leurs répertoires, ces recueils intégraient aussi les morceaux qu’un musicien devait connaître pour pouvoir participer à ces évènements, publics ou privés, organisés par les communautés juives, que ce soit dans les syndicats, les landmanshaftn ou les parades. Dans ce genre de manifestations, ces derniers devaient ainsi connaître les marches des fanfares militaires ainsi que les hymnes de circonstance: la Marseillaise, l’Internationale et Di Shvue, l’hymne du Bund. Imaginez donc un musicien juif ukrainien jouant la Marseillaise dans le Lower East Side. Les syndicats avaient de plus leurs propres copistes qui transcrivaient – pour ceux qui étaient capables de lire la musique – ce répertoire devenu indispensable.

Pendant plusieurs décennies deux systèmes se sont donc juxtaposés; l’ancien et le nouveau, celui du père et celui du fils, du yiddish et de l’anglais, de l’Europe et de l’Amérique. Institutions fédératrices, protectrices et génératrices de lien social, les syndicats se délitèrent, perdirent peu à peu leurs membres. Avec le renouvellement des générations, l’assimilation culturelle, l’abandon de l’identité musicale yiddish, ces nobles institutions ne conservèrent plus au final que leur fonction mutualiste. Ce fut par exemple le cas de la Progressive Musical Benevolent Association de New-York. Dans un cimetière du Queens, son portique ouvre sur la parcelle réservée aux musiciens, comme un passage vers les derniers vestiges de l’âge d’or et du déclin de cette glorieuse période du syndicalisme yiddish. Lebn Zol Der Klezmer Bund!

Illustration
Le Portique de la parcelle des musiciens membres de la Progressive Musical Benevolent Association, Queens, New-York.
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