Musique klezmer, musique tsigane : une altérité identique ?

L’une vient rarement sans l’autre. Nous avons eu l’occasion de voir dans ‘’Train de Vie’’ et ‘’Le Concert’’, réalisés par Radu Mihaileanu, que l’imaginaire européen conçevait toujours la musique klezmer et la musique tsigane comme intrinsèquement identiques. Musiciens juifs et tsiganes peuvent se comprendre, instantanément, et jouer ensemble, sans aucune répétition. Il est vrai que ces musiques partagent beaucoup, histoire, souffrance, déracinement.  Mais il faut aussi reconnaître que ces films s’appuient aussi sur certains clichés culturels, et qu’ils contribuent indirectement à les reproduire, à les figer dans une mémoire qui préfère, peut-être inconsciemment, la romance à l’histoire, et le mythe à la réalité. Musiques historiquement transnationales, elles sont aujourd’hui considérées comme les nouveaux patrimoines musicaux de l’Europe contemporaine. Mais il s’agit bien là de musiques distinctes : deux style, deux folklores, deux traditions. Chaque musique mérite d’être connue pour ce qu’elle est, pour sa singularité et son identité propre.

Avant la seconde moitié du XXème siècle, de même qu’il n’y avait pas de musique klezmer, il n’y avait pas non plus de musique tsigane. Seuls étaient les lăutari, les klezmorim et leurs musiques. Partageant un mode de vie, un statut social, une condition précaire, il n’était pas rare de les trouver ensemble. Le lăutar (pl. lăutari) est en fait un terme générique, dérivé de lăută (le luth en Roumain) qui désigne un musicien traditionnel. Il y avait donc en Roumanie des lăutari juifs et turcs, comme il y avait des musiciens rom qui intégraient, ne serait-ce que pour quelques performances, des orchestres de musiciens juifs. Le partage d’une partie des répertoires et des instruments permettait ainsi des remplacements ponctuels, comme c’est toujours le cas aujourd’hui, entre musiciens. S’il manquait un violon ou une flûte, pour un mariage ou une fête, juifs et tsiganes savaient où chercher.

Aujourd’hui, à travers toute l’Europe, nombreux sont les orchestres qui, à juste titre, mélangent les deux styles. Le Kandels Kapell de Katrineholm, Klezmerduo et Mames Babegenush au Danemark, She’koyokh à Londres, Bratsch à Paris, le Gipsy Klezmer Orchestra de Barcelone, Trivium Klezmer et Mishkale en Italie, et le plus célèbre de tous, aux Pays-Bas, Amsterdam Klezmer Band. The Orkestina ou Sirba Octet vont titrer leurs albums ‘’Gipsy and Klezmer Music’’. Mais ce mélange n’est pas sans dangers. On pourrait ainsi parler, pour faire usage de néologismes, d’une balkanisation de la musique klezmer et, inversement, d’une klezmerisation des musiques balkaniques. Klezmerised, que l’on pourrait traduire par ‘’Klezmerisé’’ est ainsi le titre d’un album du groupe suédois Tummel. Il incombe donc aux musiciens comme à leurs publics de savoir distinguer les deux, au moins en théorie, et de savoir que ces musiques véhiculent bien deux identités qu’il serait irrespectueux, voir dangereux, d’amalgamer.

Nous avons en effet tendance à créer un amalgame entre ces deux folklores et à les identifier en raison de leurs proximité géographique, social et culturel. Mais il existe cependant des différences fondamentales entre ces musiques. Je me propose ici d’en développer au moins deux. La première différence tient dans l’interprétation. Si les musiques tsiganes et klezmer partagent un certain répertoire, un même morceau sera joué différemment, par de multiples variations structurelles, rythmiques et mélodiques. Les ornements ne sont pas les mêmes, l’emphase, les accents sont déplacés pour produire autant de variations. La seconde différence est liée au contexte économique et socio-culturel. Les communautés juives d’Europe se sont en majeure partie assimilée. Les klezmorim se sont donc intégré à l’environnement social et culturel moderne. Mais, pour les musiciens rom, la situation est bien différente. L’on oppose donc le nomadisme révolu des klezmorim à l’itinérance actuelle des populations rom et donc, de leurs musiciens. Si ceux-là désirent accéder aux espaces de performances, comme l’expliquait Alexander Markovic, sont alors contraints de reproduire les clichés et les stéréotypes pour convenir aux besoins de l’imagination collective. Les klezmorim, eux, peuvent s’appuyer sur un réseau, la fidélité d’une audience. Les musiciens rom sont eux, obligés de conquérir leur public au-delà de leur propre communauté.

la-dolce-volta-sirba-octet1

Cet amalgame résulte aussi de divers évènements et processus : la chute du mur de Berlin et l’élargissement de l’Union Européenne ont eu pour conséquence l’intégration de l’Europe centrale et orientale dans le paysage culturel européen. La globalisation culturelle et le développement de l’industrie musicale ont de plus, face à l’engouement qui s’est développé pour les musiques folkloriques depuis les années 1970, ont contribué à créer des catégories artificielles et quelque peu nébuleuses, qui regroupent une multitude de genres et de styles musicaux : ainsi en est-il des musiques balkaniques, d’Europe centrale et orientale et des musiques du monde. Il en résulte que, les musiques folkloriques sont affligées de cette étiquette « exotique », qu’elles constituent donc une altérité musicale et qu’elles entretiennent l’idée de l’Autre, de l’ailleurs, du lointain.

Il y a encore peu de temps, et c’est encore le cas aujourd’hui, les musiques klezmer et tsiganes étaient classées sous une dénomination curieuse de « musique du monde » ou « musique d’Europe de l’est ». Les genres musicaux, bien spécifiques, sont pourtant confondus. Aux États-Unis, dans les années 1990, Christina Baade remarquait déjà ce phénomène : “Dans la plupart des magasins de musique, j’ai trouvé des albums de klezmer rangés dans de multiples sections de folk, de musique ethniques ou de musiques du monde.“ Mais ces catégories n’ont de sens, si toutefois elles en ont effectivement un, que pour ceux qui sont extérieurs à cette culture, c’est-a-dire pour ceux qui consomment les musiques de l’autre, les sonorités exotiques et lointaines. Jocelyne Guilbault justifiait ainsi la création de telles catégories : ‘’Afin de réguler et d’inclure les groupes subordonnés, l’industrie musicale de la culture dominante a crée un label’’. Ce label, c’est celui des musiques du monde. Le danger est d’essentialiser ces musiques, et d’écraser leurs singularités et leur historicité, ce qui fait leur existence propre.

Après la Seconde guerre mondiale, les chemins des klezmorim et des lăutari se sont séparé. Ils ne jouent plus ensemble et pourtant ils partagent encore le même public. Il est donc fort probable, si vous êtes curieux de musique klezmer ou tsigane, que vous écoutiez toujours un peu les deux en même temps. Je vous invite cependant à découvrir l’orchestre The Other Europeans, dont la rencontre a permis d’explorer les racines communes et les différences essentielles de ces musiques, et de réaliser un documentaire fascinant, The Broken Sound, Le Son Brisé. Voilà, au final, un titre qui résume bien l’histoire de ces folklores musicaux, mais qui n’implique aucune fatalité. Nous sommes parvenus à leur redonner vie et, si certains éclats sont à jamais perdus, nous devons continuer à prendre soin de ceux que nous avons retrouvé.

capture-decran-2016-09-12-a-17-08-23

 

Pour aller (encore) plus loin:

-Marković Alexandre, ‘So That We Look More Gypsy’: Strategic Performances and Ambivalent Discourses of Romani Brass for the World Music Scene, in Ethnomusicology Forum, vol. 24, n°2, 2015, pp. 260-285.

-Ruethers Monica:

  • Jewish spaces and Gypsy spaces in the cultural topographies of a New Europe: heritage re-enactment as political folklore, European Review of History, 20(4), 2013, pp. 671–695.
  • Quand le Balkan beat pulse et le klezmer gémit, in Cahiers d’ethnomusicologie, vol. 27, 2014, 203-224.

-Silverman Carol, Gypsy/Klezmer Dialectics: Jewish and Romani Traces and Erasures in Contemporary European World Music, in Ethnomusicology Forum, vol. 24, n°2, 2015, pp. 159-180.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s