Introduction à l’histoire du klezmer

Le Klezmer est un musicien, une musique, un répertoire, une insulte, un mythe, un langage qui raconte…L’engouement pour le klezmer est un phénomène relativement récent, pourtant cette musique existe depuis plusieurs siècles. Son histoire, encore méconnue, est l’écho du destin et de l’histoire de la culture yiddish. En effet, l’étymologie révèle que klezmer est la corruption de deux mots hébreux, kley et zemer, qui signifient littéralement « instrument ou vassal du chant ».

Cette musique est celle de mes ancêtres et je considère que la transmettre participe du devoir de mémoire. La passion que je nourrie pour elle me permet de conjuguer ce devoir avec le plaisir. C’est donc dans cette perspective hédoniste que je vous propose d’aborder l’histoire de la musique klezmer et de partager avec vous cette passion. Chaque mois, je livrerais ainsi une partie de cette histoire, et tisser la trame musicale et humaine, depuis la première impression monographique des mots kli zemer jusqu’aux problématiques contemporaines du néo-klezmer.

La culture Yiddish n’est plus exclusivement la culture des Juifs d’Europe centrale et orientale, la culture des shtetls et de la Zone de Résidence, la culture des juifs ashkénazes. Les instituts et les festivals, les ouvrages et les travaux universitaires, les medias et les nouvelles technologies ont permis d’ouvrir cette culture, avec tous les trésors qu’elle renferme, et de l’étendre à tous les publics potentiels. Voilà donc une culture qui s’est universalisée. Et c’est justement cette universalité, qui rend possible le partage et l’ouverture, qui m’intéresse dans la musique klezmer.

Employé ainsi dans la culture yiddish traditionnelle, qui sanctifie  la voix du hazzan, le terme est hautement péjoratif, et le restera jusqu’à la fin du XXème siècle. La musique instrumentale était en effet devenue profane depuis qu’elle avait été bannie de la vie et des rites religieux, en signe de deuil, après la destruction du Second temple de Jérusalem en l’an 70. Aujourd’hui le klezmer est défini comme la musique instrumentale folklorique des juifs d’Europe de l’Est. Or l’histoire montre que cette définition est loin d’expliquer un phénomène aussi riche et complexe que le klezmer. Les intéractions entre plusieurs communautés musicales, l’itinérance des musiciens et la diversité de l’audience qu’ils rencontrent remettent ces termes en question. Une définition esthétique conviendrait peut-être davantage. Le klezmer serait alors l’expression instrumentale de la langue et du monde yiddish, le moyen de rire et de pleurer sans éclats ni larmes.

Kapela Zydowska 1 - Copie
Kapela Żydowska (Jewish band). Painting by Kolodorfer. Poland, late nineteenth century. Watercolor. (Moldovan Family Collection)

L’histoire du klezmer est à mon sens divisée en quatre grandes périodes. La première et la plus longue, qui s’étend du XVIème siècle jusqu’à la fin du XIXème siècle, est celle que j’ai nommé le proto-klezmer. La seconde est celle de son implantation aux États-Unis, de la fin du XIXème à la Seconde guerre mondiale. La troisième, la plus courte, est celle de sa revitalisation ou renaissance, à lieu dans les années 1970 et 1980. Le nom de « musique klezmer » émergea en fait à cette période, grâce au tsimbaliste Walter Zev Feldman et au musicologue Mark Slobin. La quatrième et dernière période est celle dans laquelle nous sommes, celle du néo-klezmer, ou post-klezmer – nous approfondirons ces notions ultérieurement – qui commence dans les années 1990.

Dans l’Europe médiévale, la figure originelle du klezmer s’apparente à celle des baladins et ménestrels, mais en qualité de musicien juif, il subit  les restrictions qui émanent des autorités religieuses et politiques dans toute l’Europe chrétienne. L’adaptation, la plasticité et la mobilité deviennent alors les attributs vitaux des klezmorim. Ils se forgent un argot professionnel, le klezmer-loshn, s’organisent en guildes et en corporations. Jusqu’à l’émergence de la philosophie hassidique, ils constituent pour les rabbins un mal nécessaire, pour les musiciens chrétiens, une menace. En revanche, ils partagent, avec les tsiganes, la musique, les mœurs et l’errance. Sur les rives du Rhin et du Danube et jusqu’au port d’Istanbul, dans les shtetls et les tavernes de Pologne, de Roumanie, d’Ukraine et de Russie,  les klezmorim forment des kapelye (orchestres), fondent des dynasties, nourrissent leur musique au gré de leurs tribulations. Certains virtuoses illuminent  les plus belles salles d’Europe. D’autres bénéficient  du mécénat  de petits nobliaux. Mais pour la majorité, la profession implique errance, faim et misère. La conscription en Russie, les pogroms et l’antisémitisme justifient l’exode des juifs d’Europe cantonnés dans une zone de résidence établie en 1791 par Catherine II de Russie.

 

 

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Le monde yiddish s’exile dans une migration massive, entre 1881 et 1924. Le klezmer s’implante aux États-Unis. Les musiciens s’y sédentarisent, bien que l’errance n’était plus, au XIXème, le lot commun des klezmorim, l’audience et les occasions de jouer s’accroissent, la musique se matérialise grâce aux partitions, aux enregistrements et à la radio. S’opèrent une série d’hybridations instrumentales et musicales qui établissent les fondations du klezmer contemporain. L’âge d’or de cette production musicale se situe entre 1917 et 1942. Des virtuoses comme Dave Tarras et Naftule Brandwein, dont les œuvres  inspireront la revitalisation du genre, sont les pionniers de ce klezmer moderne. Son déclin commence dans les années 1930 lorsque les musiciens, comme le public, se convertissent aux musiques populaires américaines.

Après la Seconde guerre mondiale et avec l’assimilation culturelle, le klezmer tombe partout dans l’oubli, seules les communautés hassidiques perpétuent son souvenir. Mais à partir des années 1970, les biens culturels produits pendant l’âge d’or ressurgissent. La culture yiddish se reconstruit et se déploie, le klezmer devient son émissaire. En 1975, Lev Lieberman et ses Klezmorim initient une tradition nouvelle en produisant l’album East Side Wedding, acte de naissance du klezmer contemporain. Depuis lors, suivi par une myriade de kapelye modernes, et avec la création de nombreux festivals à travers le monde, le klezmer est devenu un phénomène musical international.

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