Prologue: Le Kapelye Anonyme

Voyez donc ces pauvres hères, ces compagnons d’infortune, qui marchent dans la neige, le ventre vide, l’esprit ailleurs. Ils sont trois ou quatre, frères ou cousins, qui forment le kapelye, l’orchestre. Le plus jeune n’est pas encore bar-mitsvah. Le père et les oncles sont partis à l’ouest, en Galicie, car les hobereaux polonais sont plus enclins à festoyer qu’en Ukraine. Il y a quelques jours, le jeune kapelye dormait sur le foin épais d‘une grange, dans un village qui leur sera toujours étranger. À peine y furent-t-ils accueilli qu’ils en furent aussitôt chassés. Ils sont les klezmorim, les serviteurs d’un peuple qui les méprise et les vénère. Pendant sept jours, Ils ont mangé le soir et le matin sans être jamais rassasiés. Ils ont profité de l’inattention ou de l’ivresse des convives pour voler, ici et là, une pomme de terre ou un morceau de pain. Ils étaient pourtant invités à ce mariage. Aujourd’hui, la soupe dont ils se sont repus s’est refroidi, l’alcool qui les réchauffait s’est dilué. Voilà que de nouveau ils ont froid, voilà que la faim, cette maudite muse, vient les harceler de nouveau. Peut-être ont-ils peur, aussi, devant cette immensité qui s’étend à perte de vue de, et que le froid, ou la faim ou la fatigue ne les engloutisse. Ils continuent cependant de marcher. Leurs instruments enveloppés dans un tissu informe et sale, ils sont bercés par l’espoir et l’illusion qu’il y a, dans un village voisin, un autre mariage à célébrer. Peut-être que d’autres auront déjà été désignés pour officier à leur place, peut-être qu’il leur faudra négocier avec eux ou avec une guilde pour avoir leur part, être menaçant, s’imposer, peut-être aussi qu’il leur faudra se battre, avec le peu de force qu’il leur reste. Peut-être que, malgré tous leurs efforts, il leur faudra passer leur chemin et continuent jusqu’au prochain mariage, jusqu’au prochain village et jusqu’au salut incertain. Ils ont encore à l’esprit les jeunes filles qui dansent dans les dernières lueurs du soir, l’admiration des enfants et des vieillards, le regard suspicieux des beaux-parents et celui bienveillant et du rabbin qui pour l’occasion s’est ouvert aux charmes de l’ivresse, à ce détour sur la voie de la sagesse. Ils se rappellent un monde de possibles, d’espoir charnels. Ils rêvent de boucles noires, de cuisses blanches, de patates brulantes et de gâteaux aux raisins. Ils pensent à ces inscriptions que le rabbin lisait et qu’ils ne pourront jamais comprendre. Ils ont dans la tête des rêveries dionysiaques. Le kapelye avance.  Il paraît qu’au nord un autre mariage se prépare, c’est la dernière occasion de faire bombance avant le sfire, la traversée du désert qu’ils traversent indéfiniment. Hershele, le violoniste le plus habile de la fratrie, ouvre la marche. Voilà qu’il aperçoit une épaisse fumée, celle du feu qui brule dans l’âtre d’une synagogue dont le sommet se confond avec la nuit. Il se retourne et fait signe à ces compagnons. Ils doivent retrouver leurs esprit et sortir de cette transe avant de s’y présenter, comme une divinité qui aurait pris l’apparence d’un indigent. Enfin ils vont pouvoir se réchauffer un peu. Mikhl, le plus jeune, n’est plus guidé que par l’instinct. S’il s’était trop éloigné lors de cette pénible marche, il serait mort de froid. Il le sait, ils le savent tous. Ils connaissent des histoires semblables. Père et oncles les ont d’ailleurs mis en garde à maintes reprises. Ils ont pourtant dans leurs doigts agiles et glacés d’immenses pouvoirs. Mais comme tous les mages et les bacchants et les initiés, le sort qu’on leur réserve est injuste. Ils sont des êtres naturels, instables, sauvages. Au loin brillent quelques lumières de foyers confortables. Mais rien n’est certain, peut-être devront-ils continuer leur interminable marche, passer leur chemin jusqu’au prochain village. Pour les klezmorim, les divinités maudites, rien n’est jamais certain.

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