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Les femmes dans la musique klezmer : histoire d’une conquête

Corinne Dubarry, accordéoniste dans le groupe Anakronic Electro Orchestra
Corinne Dubarry, accordéoniste dans le groupe Anakronic Electro Orchestra
  • Dans l’histoire de la culture yiddish, le rôle des femmes dans la musique instrumentale est une question épineuse. En effet, leur accès au klezmer est relativement récent. Or,  cette participation tardive est  énigmatique, si l’on considère qu’elles brillent dans tous les autres domaines culturels.
  • Michèle Bitton montrait par exemple, dans son livre, que les femmes interviennent depuis plusieurs siècles dans la littérature, qu’elle soit profane ou sacrée, en vers ou en prose.1 Dans le Yiddishland, elles participent surtout aux divertissements populaires, avec les Purim-Spiel judéo-allemands, ancêtres médiévaux du théâtre yiddish. Elles connaissent la gloire grâce aux grands dramaturges et compositeurs tels que Joseph Rumshinsky, Alexander Olshanetsky, Abe Ellstein Sholom Secunda et Abraham Goldfaden, père du théâtre yiddish. Curieusement, Moshe Beregovski, folkloriste et ethnomusicologue, remarquait : « Au théâtre, les femmes tiennent les premiers rôles sur la scène, mais ne descendent jamais dans la fosse de l’orchestre,  avec les musiciens ».2 À partir de la fin du XIXème siècle, l’industrie musicale et la radio  enregistrent et diffusent les plus belles voix de la chanson yiddish. Dans l’embryon du cinéma yiddish d’avant-guerre, elles sont chanteuses, danseuses, comédiennes. Pourquoi, dès lors, la musique instrumentale est-elle si inhospitalière aux femmes ?
  • Molly Picon, emblème de la culture yiddish américaine, était parmi les premières à dénoncer ouvertement, dans Yidl Mitn Fidl (1936), les structures archaïques  avec lesquelles les femmes devaient composer en Europe. Lorsqu’elle se déguisait en garçon, pour jouer avec d’autres musiciens, elle affrontait la misogynie qui régnait dans la profession comme dans la société traditionnelle yiddish. La transmission musicale y était alors héréditaire et presque exclusivement masculine, les corporations médiévales, ainsi que les autorités religieuses veillèrent à éloigner les femmes du klezmer. De plus, l’impératif  du voyage, de l’errance, constituait à cette époque reculée, un plus grand danger pour les femmes. Elles ont ainsi été évincées de la musique instrumentale pour plusieurs raisons, sociales, culturelles et religieuses.
Schein Orchestra
Schein Orchestra
  • Cependant,  d’après l’ethnologue et musicologue Abraham Z. Idelsohn, les femmes auraient été présentes au sein  des structures sociales des klezmorim dès le XVème siècle.3 Pourtant, elles n’apparaissent que rarement sur les photographies des kapelyes traditionnels. L’historiographie, dans laquelle l’allusion aux femmes est de rigueur, renforce cette idée tout en montrant la lente évolution de la situation à partir de l’immigration aux États-Unis (1881-1924). Même dans le nouveau monde, il faut un siècle pour que les femmes s’intègrent aux groupes de leurs homologues masculins, avec le mouvement du « revival » des années 1970.  Avant cela, il semble que les femmes aient été, pendant longtemps, astreintes au tsimbl, puis au piano. Les épouses, filles ou nièces de klezmorim peuvent profiter d’une éducation musicale,  à condition d’appartenir à une famille aisée et moderne.
Fanny Amsterdam, 1900
Fanny Amsterdam, 1900
  • Sylvia Schwartz et Lara Cherniavsky figurent parmi les pionnières de cette évolution. La première, fille d’Abe Schwartz (violoniste, chef d’orchestre et compositeur roumain), a seulement douze ans lorsqu’elle accompagne son père au piano pour enregistrer Roumanian Doina, Oriental  Hora et Nationale Hora (Columbia Records, 1920). La seconde est aussi pianiste et participe aux tournées de vaudevilles avec l’orchestre de son mari, Joseph Cherniavsky (violoncelliste, chef d’orchestre et compositeur ukrainien) le Yiddish-American Jazz Band, avec lequel elle enregistre plusieurs morceaux (Pathé, 1924 et Victor, 1925). Elle arrange aussi de nombreuses compositions de son mari, preuve de la qualité de son éducation musicale.
Sylvia Schwartz avec son père Abe, au violon (catalogue du label Victor, 1920, New-York)
Sylvia Schwartz avec son père Abe, au violon (catalogue du label Victor, 1923, New-York)
  • Néanmoins, jusqu’à la fin des années 1970, les femmes ne peuvent réellement participer à la transmission de la tradition musicale. Seules quelques rares exceptions, comme  Elaine Hoffman Watts, fille du xylophoniste Jacob Hoffman, perpétuent avec grandes difficultés la tradition des klezmorim. Dans un entretien, Elaine évoquait la discrimination  imposée aux instrumentistes dans les années 1950 et 1960 à Philadelphie, alors que, paradoxalement, chanteuses et comédiennes étaient adulées.4 Aujourd’hui, elle est percussionniste dans le groupe KlezMs, dont le leader n’est autre que sa fille, Susan Hoffman Watts.
  • Toujours aux États-Unis, Shelly Horn (Original Klezmer Jazz Band), Ilene Stahl, Miriam Rabson, Merryl Goldberg et Judy Bressler (Klezmer Conservatory Band), Alicia Svigals (Klezmatics), ont apporté une contribution significative à la revitalisation des années 1980. Laura Cesar et Roxanne Hreha (Flying Bulgar Klezmer Band) Loei Lippitz (Maxwell Street Klezmer Band),  Caron Dal (Lox and Vodka) et Eve Secular (Metropolitan Klezmer) ont veillé à conserver la vitalité du répertoire. The Isle Of Klesbos,  premier orchestre klezmer composé uniquement de femmes, est enfin fondé à New-York en 1988.
  • Je profite, pour conclure, de l’occasion de mentionner les noms importants de la scène klezmer française : Eléonore Bienzuski,  violoniste, elle consacre actuellement sa thèse à la musique klezmer dans le Paris du XXème siècle ; Miléna Kartowski, chanteuse et conceptrice du Hassidic Project ; Marthe Desrosières, flûtiste dans le groupe Cocktail Mazel Tov, elle enseigne le klezmer à la Maison de la Culture Yiddish de Paris et lors de stages qu’elle organise ; Heida Bjorg Johannsdottir, clarinette d’origine islandaise, est  la fondatrice du groupe Klezmer Kaos, et la créatrice du festival du même nom ; et enfin Corinne Dubarry, accordéoniste d’ Anakronic Electro Orkestra, dont les musiciens mélangent le klezmer au dub et à l’électro.
  • Pendant plusieurs siècles, l’ancien monde aura tenu les femmes éloignées du klezmer. Mais elles sont maintenant à l’origine d’une tradition réinventée, au cœur de la régénération d’une musique oubliée. Elles incarnent l’image du klezmer moderne, et contribuent ainsi à l’élaboration d’une culture yiddish nouvelle.  Avec elles, il n’est définitivement plus question d’évolution, mais bien de révolution.
Heida Bjorg Johannsdottir, clarinettiste de Klezmer Kaos
Heida Bjorg Johannsdottir, clarinettiste de Klezmer Kaos

1. Michèle Bitton, Poétesses et lettrées juives, Une mémoire éclipsée, 1999.

2. Slobin Mark, Old Jewish Folk Music, The collections and Writings of Moshe Beregovski, 1982.

3. Idelshon, A. Z., Jewish Music in its historical development, 1967.

4. http://www.klezmershack.com/article/Robinson/Sisters in Swing.

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